Il arrive qu'il se crée une relation particulière avec certains sommets, Le Grand Som en est un. On a beau y venir régulièrement, jamais on ne s'en lasse. Aujourd'hui encore le plaisir de retrouver ses pentes verdoyantes est total. Il faut dire que nous n'avons pas vu passer la montée, deux jeunes filles nous ont rattrapés peu après le départ de la balade et nous avons discuté jusqu'au col de Toutes Aures où elles nous laissent continuer sur le fameux pas du Racapé. En traversant ce passage parfois aérien nous nous sommes dit que les conditions de vol allaient être fabuleuses. Il n'est que 9h30 et les thermiques agitent déjà la verdure naissante entre les dalles de calcaire déjà chaudes au soleil éclatant. La prairie sommitale est toujours aussi pénible à remonter mais la brise ascendante nous donne des ailes.
Nous arrivons à la croix en même temps qu'un cumulus inoffensif quoique joufflu projette sur le sommet une ombre sombre et glaciale. Le spectacle depuis ce sommet central est toujours un enchantement, toutefois la présence incongrue d'une légère brise inversée et totalement défavorable à l'envol nous inquiète un petit peu. Mais que se passe-t-il ? En fait la forte instabilité de l'atmosphère est propice aux thermiques en basses couches, ils montent loin du relief tandis que l'air froid dans l'ombre est aspiré vers le bas... Enfer et damnation. Optimiste par nature, Hélène me propose d'étaler quand même les voiles, ce nuage ne devrait pas tarder à se dissiper dans l'azur.
Une fois prêts à l'envol et tous les deux harnachés dans nos sellette, nous ne remarquons pas vraiment l'amélioration attendue, les deux flammes indiquent désespérément un vent arrière. Après un bon quart d'heure qui m'a semblé deux heures, une timide éclaircie se dessine, provoquant un mollissement notable de la brise scélérate. Cette très modeste embellie suffit à nous faire tenter un décollage. La course est certes un peu longue néanmoins Hélène arrive à s'extirper de la dégueulante avant d'entrer de plein fouet dans le thermique effectivement beaucoup plus loin au-dessus du Racapé. Je lui emboîte le pas sans plus attendre.
La première partie du vol est plutôt turbulente, on entre dans l'ascenseur aussi vite qu'on en sort. Bien que dix heures viennent de sonner au monastère, on est déjà dans une marmite en ébullition. Aujourd'hui les kadors vont faire 200 bornes ! Plus modestement on se propose d'aller atterrir à Saint Hugues avec comme objectif de visiter encore une fois cet ensemble d'art sacré exceptionnel. Mais avant il faut remonter en stop au Cucheron chercher la bagnole. Par chance c'est Alain Barnave, un copain de Jacques, qui s'arrête et remonte Hélène d'un coup d'un seul jusqu'au col bien qu'il ait prévu de s'arrêter au village de Saint-Pierre. Décidément la Chartreuse est généreuse avec nous aujourd'hui. Mais les rencontres ne s'arrêtent pas là, voilà des parapentistes qui atterrissent alors que nous terminons de ranger les affaires dans le coffre, c'est Olivier et Jessica qui arrivent du ciel en famille accompagné de Tom leur fils de 15 ans, nous échangeons des nouvelles avant de nous rendre dans l'église d'Arcabas. L'ensemble est étourdissant de beauté, on trouve même des petits angelots en vitraux magnifiques à la boutique ! C'est beau et pas cher, on en prend trois. Décidément la Chartreuse est séduisante. Puisqu'il est midi passé on termine au restaurant du col de Porte.
Comment ne pas tomber amoureux de ce splendide massif alpin d'où suinte perpétuellement une spiritualité en pleine ébullition, au milieu d'une verdure exubérante. Une histoire d'amour qui dure depuis quarante ans !