Comment aurait-on pu imaginer de telles conditions aérologiques au mois de novembre ? Et pourtant, en montant le Recapé, les indices d'une activité thermique sont réels et annonciateurs d'une journée de feu, une brise venue des tréfonds de la vallée vient nous caresser le visage. Il n'est pas 11 heures quand nous touchons la croix sommitale autour de laquelle tourne le monde. En bas les moines en sont déjà à leur cinquième prière sous le soleil rasant de novembre.
Si la tranquillité est totale, cela ne va pas durer, une procession de parapentistes apparaît sur le bord du plateau, il leur reste la prairie qui tue à parcourir. Vite allons au décollage, la foule me refoule. Nous déplions les voiles quand surgissent un, puis deux, puis toute une armada d'hommes volants bien décidés à en découdre. J'écoute leur joyeux babillage tout en terminant ma préparation. J'arrête de dire bonjour, mon salut n'est que rarement rendu, n'étant pas le moine Paï Meï, je ne m'en offusque pas.
L'un d'eux a déjà décollé, pris 200 m et revient se poser et nous montrer ses muscles saillants. Hélène s'envole dans l'ascendance, suivi du champion qui n'a pas pris le temps de réinstaller sa voile.
Je décolle quelques secondes plus tard. Près du relief les thermiques sont brutaux alors que je m'en écarte prudemment, une vaste et douce ascendance me soulève et me remonte beaucoup plus haut. L'autre lascar ne tarde pas à me rejoindre avant de repartir au combat près du relief. J'assiste joyeusement au spectacle du monde qui s’éloigne sous mes pieds quand soudain je cherche mon camarade de vol. Horreur, il est littéralement satellisé là-haut dans le ciel bleu profond comme les abysses. La perspective de me retrouver si haut dans l'espace sans le moindre élément de sécurité me pousse à définitivement quitter l'ascenseur. Hélène est déjà loin vers Saint Hugues en Chartreuse, à une hauteur inhabituelle, décidément ce vol de novembre est particulièrement généreux. Je retrouve enfin ma douce au milieu des placides bovins totalement désintéressés des parapentistes venus de tous les sommets environnants. Alors que nous plions les voiles nous retrouvons cette ambiance étrange de la sphère volante. Je ne sais pas si c'est le fait de prendre des risques ou de voler comme des aviateurs mais je les trouve suffisants et imbus de leur personne. Je dis cela parce qu'il a fallu aller chercher la voiture en stop au col de Cucheron, trois véhicules ont été nécessaires à l'opération mais une chose est sûre, trois fois ce sont des gens d'une gentillesse extrême, modestes et compatissants, loin du monde des sports aériens.
Il n'en demeure pas moins vrai que cette balade du Grand Som cent vingt fois répétée reste un grand moment d'exaltation et de joie, après 14 jours de voyage en bécanes tout aussi joyeux, c'est une variation sur le thème du bonheur.