Dévoluy, l'Incomparable !! -5- L'affirmation.

 
 
 
L’affirmation...
 
 
 
 
 
Jeudi soir.
Un cri brutal m’échappe !!
« Youpiiii ! »
Tout recommence !
Ou plutôt, non ! Tout va continuer…
Quelle merveille : le pas de l’Arche existe !!!
 
Le message que Pascal vient de laisser sur le forum de Bivouak soulève en moi une énorme joie. Oui. Une joie énorme parce que cette affirmation relance l’aventure dans la montagne du Faraut. Cette aventure si particulière qui consiste à chercher un passage dont on ne sait pas bien s’il existe, et qu’il faut donc un peu inventer. Cette belle aventure va donc reprendre ! Je la croyais terminée. Je l’avais abandonnée. Et bien non, ce n’est pas fini. Elle va se prolonger !
Youpiiii !
 
A quoi tiennent les choses ?!
Un simple message, d’une dizaine de lignes au plus, et voilà toute la dynamique restituée, intacte, comme neuve. Comme si, enchâssée dans une glace dure et épaisse, elle y avait été conservée en hibernation, à l’abri, pour en être extraite plus tard et rendue, prête à fonctionner, dès le premier appel.
La magie de ces quelques mots, leur chaleur surtout, venait de faire fondre la protection.
 
Dans l’euphorie de cette lecture, je réponds à Pascal que je vais y aller au plus vite ! Plus même : dans un élan de fanfaronnade, je m’avance à prétendre pouvoir peut-être récupérer avant lui, le téléphone portable laissé là haut !!!
 
Les idées fusent.
Elles se bousculent.
J’avais en projet, pour le dimanche à venir, une balade à la Grande Roche St Michel, une parmi d’autres qui attendent le moment propice pour être vécue. Et tout d’un coup je balance… L’envie du Faraut et de son pas de l’Arche se manifeste.
Je suis pris en tenaille et ne sais pas bien que choisir !
Parce qu’en même temps que de la joie, ce message provoque de l’interrogation.
Oui ; je ne comprends pas où peut se trouver le cheminement à suivre.
Une première fois, l’été dernier, j’avais étudié cette face nord-est. J’avais aussi tenté de remonter dedans mais cela avait été sans succès et j’avais dû faire demi-tour, sans en comprendre la solution. Une deuxième fois, pendant l’automne, j’étais parti en reconnaissance, par le haut cette fois, vers les arêtes, afin de trouver une indication sur la sortie possible du pas. Et là encore, cela avait été chou-blanc…
Depuis, hiver aidant, temps libre diminuant, j’avais fini par oublier ce pas, et par ne plus être hanté par lui. Une autre Grande Roche, plus proche de la maison, avait focalisé les attentions, et il semblait que le Faraut était oublié…
Erreur !
 
Au fur et à mesure des minutes qui passent, cette balade sur l’extrême pointe du Dévoluy me taraude de plus en plus nettement. Et malgré son côté tout à fait aléatoire, malgré l’incertitude sur le cheminement à prendre, malgré le risque de ratage qui ne peut être écarté, ce qui serait alors la troisième fois, il est clair que le balancier penche de plus en plus en sa faveur, gramme par gramme, à chaque seconde qui passe…
 
Fanfaronnade mise à part, il y a de quoi être perplexe.
Par où Pascal est-il passé ? Il y a une astuce, mais je n’arrive pas à comprendre laquelle. Si partir là-haut samedi est le projet qui prend corps en moi, encore faut-il avoir un plan, au minimum un semblant d’idée de plan. Sinon, cette sortie va tourner vinaigre de suite et je risque de me retrouver bloqué à nouveau, « gros Jean comme devant »…
Cela n’aurait rien de sympathique.
Le message de Pascal n’est pas un topo. Il est flou, et cela n’aide pas à deviner quoi que ce soit.
Toutefois, il faut le dire, ce flou me plait.
Oui.
Le plaisir complet de la découverte d’un passage tient autant à la préparation de la balade qu’à son exécution proprement dite. Et ces absences dans les informations, obligeant à une préparation plus intense, en augmente du coup considérablement la qualité du plaisir reçu !!! Même s’il crée de l’incertitude, et par conséquent quelques douleurs, je ne souhaite pas dissiper ce flou. Il faut garder ainsi le petit frisson de l’inquiétude.
Masochisme ! Quand tu nous tiens !!
 
La carte IGN du secteur, même au 25 000ème, ne peut pas fournir prise. Le seul indice qu’elle donne, ce sont ces trois mots « pas de l’Arche », posés sur le papier à l’endroit global de l’arête nord du Faraut, en un endroit qui paraît toujours aussi incongru qu’avant.
N’est-il pas envisageable IGN se soit trompé en donnant l’indication ?
Indice de Pascal : IGN est une institution sérieuse ; et le pas existe bel et bien à cet endroit là !
Ne pas espérer, donc, d’erreur de l’IGN !!
 
Je réfléchis à un autre cheminement que celui pris lors du premier essai, de façon à contourner la fameuse barre rocheuse.
Un autre cheminement… ?!
 
Une nouvelle question se forme.
Peut-être est-ce que je me trompe carrément de versant de la montagne ?
Peut-être le bon chemin se trouve t-il plus à l’ouest que je ne l’imagine ?
Euh….. ?!
Non. Non !
Non, ça ne peut pas être ça !
Ce versant est encore pire que le versant nord-est ! Comment pourrait-il y avoir un passage là-dedans ? La seule idée de penser qu’il faudrait partir dans ces falaises et pentes là m’angoisse au plus haut point, et je refuse de vouloir y penser plus longtemps…
Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Mais en même temps, qu’est ce qui permet de croire que ce n’est pas là, malgré tout, que se trouve la solution ?
 
Voilà. Je ne suis pas plus avancé…
Je ne sais maintenant plus dire s’il faut aller à droite ou à gauche dans cette montagne…
Plus je réfléchis, moins je tiens de piste sérieuse…
C’est vraiment le manque le plus total de repère.
 
 
 
 
Le lendemain, vendredi soir, nouveau message de Pascal. Il explique qu’il a récupéré son téléphone sur le pré de l’Aup. Il ajoute qu’il a refait le pas, et argumente de la facilité du parcours : « La corde n’est pas nécessaire pour l’assurance, à aucun moment… ». Deuxième indication : des rappels posés pour le retour, retour ainsi raccourci à 15 minutes pour retrouver la voiture. Je ne voulais rien savoir, mais quand même, je suis bien aise d’avoir ce peu à me mettre sous la dent, parce que cela précise une chose : la face dans laquelle se fait le retour. Par déduction, cela confirme que l’aller, le pas de l’Arche donc, doit se prendre dans la face nord-est du Faraut.
Dans cette fichue face nord-est !
Cela ne me tire pas de cris d’allégresse. Mais cela construit un peu le canevas de la sortie. La décision se prend, par petites touches. Elle est accrochée à de maigres reliefs…
 
 
Réfléchissant à l’attaque possible, j’élimine celle de la première tentative. Comment faire alors pour biaiser dans cette face, et arriver au-dessus de la première vire ? Un souvenir revient, qui se trouvait un peu occulté compte tenu du fait qu’il ne plaisait pas du tout. Celui d’un autre point de départ, un peu plus haut en altitude, mais écarté dans un premier temps parce qu’il avait paru particulièrement étroit, et surtout beaucoup trop exposé. Faisant abstraction de l’exposition de ce lieu, la situation de ce départ correspond bien aux critères de la nouvelle donne, et peut-être constitue t-il maintenant la solution ?
Cette piste est maigre.
Elle est peu réjouissante.
Mais elle existe.
N’ayant rien d’autre, je m’en contenterai.
 
La décision a mûri.
Maintenant elle est prise.
Demain samedi, j’y vais !
Le programme est fait : réveil à cinq heures, départ maison dans la foulée, route jusqu’à Monestier d’Ambel, début de la balade entre six et sept !
Pour l’instant, à onze heures du soir, il n’est que temps d’aller dormir.
 
Dans la chambre, les volets n’ont pas encore été fermés. En ouvrant la fenêtre pour le faire, je me trouve subitement face à une agréable surprise ! La pleine lune est là, qui brille de toute sa lumière ! Elle démarre sa course dans le ciel, juste au-dessus de Belledonne, commençant sa permanence, puisqu’en cette période elle fait poste de nuit.
Cette vision délicate fait instantanément revenir des images récentes, des photos toutes fraîches : depuis mardi dernier, sur Bivouak, Guillaume nous montre les photos qu’il prend de la pleine lune survolant le Mont Aiguille, en conjonction avec le soleil levant qui irise le pilier nord de ce fameux sommet. C’est donc bien elle, la « Lune en conjonction » ! Je la reconnais ! A peine a t-elle maigri sur le flanc droit, mais c’est bien elle !
Aussitôt un merveilleux sentiment me comble : puisqu’elle était présente au premier matin, mardi passé, pour Guillaume, elle y sera aussi, demain matin tôt, pour moi !
Génial !!
Quelque part, cela me donne aussi le sentiment que Guillaume ne sera pas loin.
C’est parfait…
 
A quatre heures et quart, je ne dors plus…
Je me sens fébrile, volontaire mais inquiet. De toute façon je n’ai plus sommeil.
Départ.
Dehors la Lune est bien là. Exactement au zénith ! Telle un réverbère des Dieux, elle éclaire tout, de sa clarté diaphane.
Merveille, que cette présence bienveillante !!
 
Peu de véhicule sur la route. Tout est calme, vu l’horaire matinal.
Je réalise tout à trac que ce samedi 4 août est pourtant le pire week-end de l’année, du point de vue de la circulation. C’est le grand chassé-croisé des vacances d’été.
Aie, aie, aie !
Pour l’instant, pas de problème. Mais pour le retour sur Grenoble en début d’après midi, il faudra trouver des solutions de repli en cas de ralentissement ou pire, en cas de bouchon.
Tout en réfléchissant à ces solutions de secours, je prends conscience d’un inattendu parallèle. Je m’en vais, en montagne, à la recherche d’un chemin perdu, un chemin qui a peut-être servi aux transhumances des bergers et de leurs moutons, dans un temps du passé. Et cela, pile-poil le jour où, dans notre temps actuel, les vacanciers de l’été exécutent la plus grande de leurs transhumances, sur des chemins bien balisés, dans le fond des vallées !!!
Cette réflexion surprenante, amène des questions, plutôt qu’elle ne fournit des réponses.
Par exemple :
« Ce rapprochement autour du thème de la transhumance peut-il n’être dû qu’au hasard ? »
Ou bien…
« N’existerait-il pas une force qui aurait créé cette rencontre improbable des circonstances ? »
Ou encore…
« Quel pourrait donc être cet auteur dramatique capable d’une telle unité de lieu, de temps et d’action ? »
Je souris de ces prolongements osés qui alimentent ma perplexité.
Quoi que…?!
Les moutons remplacés par les vacanciers…
C’est cela qui est l’idée osée, forcement !!
 
Pour l’instant, la voiture qui me précède est immatriculée dans le 88 : les Vosges. Pour en être ici de leur voyage, à cette heure de petit matin, ils ont dû rouler toute la nuit…
 
Sur le plateau de Pierre Châtel, l’éclairage du jour commence tout à peine. Le Piquet de Nantes se découpe en noir sur le bleu foncé. Nous sommes à « Soleil moins trente minutes ».
Dans la descente après La Mure, un grade est encore franchi vers les teintes plus claires. Pas de nuage ! La journée va bien être splendide, comme l’expliquait la météo hier soir. Tout est parfait.
A la Selle en Beaumont, ce sont le Bonnet de Calvin et l’Obiou qui se clarifient un peu plus. Les détails de leurs reliefs ne sont pourtant pas encore vraiment discernables. Nous sommes à « Soleil moins quinze ».
Le lever du jour est pour bientôt !!
Connaissant ce beau spectacle du jour qui démarre, imprégné par les photos de Guillaume magnifiant ces minutes si courtes, je guète le premier rayon du soleil qui va apparaître sur les hautes crêtes du Dévoluy. Je sais le bonheur qu’il y a à saisir cet instant, et à participer à ce délice de notre cycle quotidien, heureusement infiniment renouvelé. Sur la route, devant, les automobilistes du 88 peuvent-ils se douter de ce petit miracle en train de se préparer au-dessus d’eux ? Abordant maintenant la vallée du Haut Drac, celle qui mène au Champsaur, ils ne savent peut-être pas qu’ils vont longer une des plus merveilleuses murailles de notre région, celle qui va du sommet du Faraut jusqu’au col du Noyer, cela exactement au moment des premières couleurs sur la journée, cela au moment où le Soleil va donner à voir que la Terre est un lieu de totale beauté…
Je voudrais leur faire des signes, pour les prévenir, pour leur expliquer que…
Pour leur dire de prêter attention.
Mais…
Peut-être sont-ils, en fait, à cent lieues de ces préoccupations-là…
Je ne fais rien.
 
 
A la sortie de Corps, je suis face au Faraut.
Deuxième fois.
En demi-teinte encore, la face n’en est que plus impressionnante.
Majeure !
Les deux vires principales se devinent déjà bien. L’observation ne donne toutefois pas encore les détails dont j’aurais envie. Et, parce que je préfère avoir, au pied de la falaise, les éclairages rasants du soleil, je quitte ce poste d’admiration et reprends la route, celle qui passe par Ambiel, pour mener à Monestier d’Ambiel.
Traversant les campagnes pures et apaisantes qui précédent le village d’Ambiel, les sensations captées l’été dernier, lors du passage à Beaufin, ont tôt fait de remonter à la surface ! Ces paysages bucoliques d’ici ont un charme véritablement ensorceleur. Et c’est, une fois encore, un vrai bonheur que d’être là dans de telles conditions : un pays enchanteur, une journée parfaite, un objectif de balade ambitieux !!!
 
 
 
Sur le chemin forestier se trouve le premier indice que Pascal avait fourni dans une courte liste. Je suis content de le trouver ; cela confirme être sur le bon chemin. Il faut continuer, en voiture encore un peu, et bientôt à pied.
Au-dessus se trouve une enfilade de hautes falaises, toutes aussi raides les unes que les autres. Quel décor ! Parmi elles, la plus belle ou la pire suivant son état d’esprit, c’est la dernière, celle du Faraut, celle au-dessus du pré de l’Aup, celle où s’engagera tout à l’heure la recherche du cheminement.
Pour l’instant tout va bien.
S’en est fini de la voiture. Maintenant la balade à pied commence.
Pensant en permanence à cette solution hypothétique pour franchir les barres rocheuses, j’observe chaque fois que possible les verticaux reliefs au-dessus de moi, à travers des feuillages bien fournis de la forêt. A la recherche d’un indice caché…
Dans une heure de temps, je serai à pied d’œuvre.
Tout va bien.
Le chemin est jalonné des reliquats du deuxième indice de Pascal. La direction est donc toujours la bonne, il n’y a qu’à continuer. L’air particulièrement frais de ce matin d’août est sensationnel : même pas chaud ! Atteignant le bas du pré de l’Aup, la vue s’ouvre complètement. Plus un seul arbre ! C’est le moment que j’attendais pour pouvoir prendre ou reprendre, mes marques. Les choses vont devenir sérieuses sous peu.
Je sens une légère pointe à l’intérieur, vers la partie centrale du corps…
Mais tout va bien.
Si l’endroit est magnifique, par contre la position d’observation, strictement au pied de la falaise, n’est pas bonne pour faire une analyse circonstanciée des forces et faiblesses de cette « voisine » du dessus. Il me faut prendre un peu de recul, couper à flanc le pré, qui monte très raide ici, et rejoindre l’arête aussi loin que possible de la face calcaire.
Là je serai en mesure d’observer et de prendre les repères utiles.
 
Tout en m’engageant dans cette manœuvre, me revient un souvenir du temps d’avant.
C’était l’époque où je faisais de l’alpinisme avec Michel. Nous préférions l’Oisans. La Meije était notre adoration…
Ce matin là, nous avancions sur le glacier au pied de la face nord, très près, trop près de la face. Et forcément, nous n’arrivions pas à trouver le départ pour aller au couloir en Z.
Au pied de la rimaye, nous étions comme deux piétons sur le trottoir devant un immeuble, cherchant à voir la personne au balcon du cent-dixième étage ! Nous levions très haut le menton, sans arriver à trouver la fameuse vire de neige qui se cachait toujours plus haut dans cette face !!
Nous avions été amenés à une inquiétante opération de prise de recul. Reculant, reculant, ne reculant jamais assez pour arriver à avoir la réponse à notre problème, nous arrivions dans une zone bombée du glacier où les crevasses étaient probables. Nous avions commencé à craindre de tomber dans l’une ou l’autre. Partagés entre le besoin d’en savoir plus, et la crainte du danger de ce glacier, notre hésitation avait duré un long moment, jusqu’à ce que nous choisîmes, en désespoir de cause, de commencer l’ascension quand même, malgré les maigres informations obtenues…
 
 
 
Là donc, avec ce recul, je serai en mesure d’obtenir les renseignements voulus.
Tout en montant dans le pré, j’obtenais le premier bénéfice de la manœuvre.
Le soleil, encore très bas sur l’horizon, éclaire, par ses premiers rayons du matin, les reliefs d’une autre façon que pendant la journée. Il découvre ainsi de précieux détails qui ne se voient plus ensuite. Et, levant la tête, je vois dans sa plus complète évidence, le grand couloir de la partie supérieure !!
Tout va bien.
Jamais il ne m’était apparu ainsi, aussi clair, aussi limpide. Rapidement je suis convaincu d’avoir là une partie de la solution concernant la zone centrale de la face. Il reste toutefois à régler deux questions : comment faire pour y accéder, par le bas ? Comment faire pour en sortir et atteindre la crête, par le haut ?
L’affaire n’est donc que très partiellement avancée…
Mais enfin, je prends avec avidité toute bonne information, quand elle se présente.
 
Depuis le lac du Sautet, en dessous, remonte une longue crête boisée qui vient taper contre le Faraut. Le pré de l’Aup constitue le flanc ouest de cette crête, dans sa dernière partie juste au pied de la falaise. En ce début de matinée, ce flanc que je remonte est à l’ombre. C’est en arrivant sur l’arête sommitale du pré, que le soleil m’accueille : avec énergie !
Horizontal, il éblouit vraiment trop ! Force est donc de redescendre dans la pente, se remettre à l’ombre, à l’abri, sinon les yeux ne résisteront pas longtemps.
 
Bientôt la marche d’approche est terminée…
Tout va bien, encore…
Le passage que j’ai envisagé comme solution de montée est à trente mètres devant…
J’hésite à l’attaquer de front, et cherche à finasser en déviant vers la droite un peu. Mais rien n’y fait ! Retour à l’idée initiale…
Cette idée consiste à monter le gros ressaut rocheux bombé, en diagonale vers la gauche. Au fur et à mesure de cette montée en biais, le sol lui, se dérobe et le vide se creuse très très vite. Cela devient extrêmement aérien !! Comme la rosée du matin n’a pas encore été séchée par le soleil, ces herbes mouillées ne donnent pas particulièrement l’envie de rire. Pour les premiers mètres, cela paraît faisable. Mais, un angle de rocher cache la suite…
Je commence.
La concentration monte très fort.
Dans ce passage, je ne suis pas très fier et attends avec inquiétude de connaître son prolongement. Arrivant à l’angle, au premier coup d’œil je comprends que cela va passer !
Ouf !!
C’est un balcon étroit mais plat, sain, sur lequel il est possible de continuer.
Plus même ! Les traces de chamois sont évidentes, ici.
Donc c’est bon.
Ouf encore !
Pourtant rien n’est parfait.
La zone herbeuse qui prolonge le balcon est trop pentue pour me plaire vraiment, et les traces de chamois sont en pointillé, ce qui ne rassure pas à plein. Je continue, m’aidant beaucoup du piolet qui, dans ce passage d’herbes hautes sur fond terreux, s’avère l’outil indispensable. L’inquiétude commence à pénétrer, et je n’ose pas réfléchir aux complications d’un retour par ici, s’il fallait la négocier à la descente…
La descente !
Toujours compliquée, la descente quand on ne peut pas poser de rappel.
Toujours compliquée…
Je fais l’autruche, et ne veux pas voir l’effet de souricière créé par cet endroit…
Même si je crois ne pas être allé trop loin, la marge de manœuvre pour un éventuel retour par ce chemin est devenue très mince, et j’éprouve une désagréable sensation de « ponts qui se coupent »…
Tout ne va plus si bien…
 
Le terrain semble devenir plus facile.
Il ne me reste plus qu’à continuer.
Et tout d’un coup, à force de contourner l’éperon vers la gauche, je débouche dans la grande face nord-est du Faraut.
Soulagement de comprendre que le cheminement va devenir moins directement exposé au vide. Ici, des gradins herbeux et pierreux coupent la verticalité, et donnent une impression de meilleure sécurité.
Respiration profonde.
Tentative de calme.
Mais non : cela ne fonctionne pas.
La pression reste forte.
Parce que les ponts sont peut-être coupés…
J’avance et, me demande tout à coup si je ne suis pas déjà passé là ?!
Il me semble reconnaître la vire où je suis arrivé en septembre ?!
Rappelant les souvenirs, rien ne se confirme de cette impression. La vire de l’été dernier était beaucoup plus raide. Je dois me tromper…
Avançant encore, je crois, une deuxième fois, reconnaître un passage : ce dièdre au pied duquel j’étais resté stoppé l’année dernière ?! J’avais d’ailleurs fait un cairn au pied de ce dièdre, il me faut le retrouver !
Je ne le vois pas.
Seules cinq ou six pierres, dispersées, se trouvent là, bien loin de signifier le tas de cailloux laissé en repère.
Revenant en arrière de quelques mètres, la facilité avec laquelle je circule ici aujourd’hui, qui contraste tellement avec les hésitations et précautions qui avaient été les miennes alors, cette facilité donc me confirme que je n’étais pas arrivé ici en septembre. La vire en question doit se trouver un étage plus bas ; aujourd’hui je suis un étage au-dessus. La manœuvre de contournement tentée sur le gros ressaut bombé a bien porté ses fruits. Ce qui signifie maintenant qu’il me faut absolument sortir par le haut, si je ne veux pas faire à l’envers ce passage du départ, si exposé et délicat. Je sens comme un fluide glacé me parcourir le dos, et la sensation d’être entré dans la souricière prend plus de poids encore. Sans vraiment vouloir aller au fond de toutes ces réflexions, je me dis qu’il faut monter dans la face.
Pascal a affirmé que le pas existe !
C’est que cela doit être vrai !
Fébrile, je cherche sur le sol, dans la terre, des marques d’un passage récent, des marques d’une chaussure…
Ici, un pierrier de fins graviers. Et dedans, une trace !
C’est sûr ! La trace d’appui d’un pied !
Quelqu’un est passé là, hier, avant-hier, que sais-je ? Mais je suis sûr qu’il s’agit bien d’une trace récente !!
Magnifique !!
Reprenant de la force, je quitte des yeux le mètre carré vital, lève la tête, et observe autour de moi. Et là, à hauteur d’épaules, à deux mètres de distance : un cairn !!
Un cairn qui n’est pas de moi !! Je le vois bien : il est d’une construction différente.
O joie !!
O gratitude !!
O soulagement !!
Enfin je ne suis plus seul !!
Un lourd soupir tombe sur le sol…
 
Etant tellement crispé, tellement tendu, tellement inquiet, je n’avais pas levé les yeux de mes chaussures et des pas que je leur faisais faire. Du coup, j’étais passé à côté de ce cairn sans le voir !!
Maintenant que je l’ai vu, cela va mieux.
A partir de là, le chemin est évident, même s’il n’est pas tout simple. En fait, comme le dit Pascal, il n’est ni franchement difficile, ni trop dangereux. C’est vraiment surprenant ! Et, en peu de distance, me voilà rendu sur la grande vire principale qui marque le tiers de la hauteur dans la face !!
Incroyable !
 
Sur cette vire, la première chose qui surprend, c’est le tracé du sentier des chamois. Ce tracé est net, très net, large même, creusé dans un sol marron, bordé d’herbe verte. Il traverse la vire d’un bout à l’autre. Si, du côté nord, son tracé est un peu timide, du côté sud par contre il est mieux que rassurant : il est impérial ! Et, pour le rendre plus aimable encore, de menues oscillations de droite à gauche lui confèrent un brin de poésie…
Ça n’est pas croyable !
Une véritable autoroute !!
Comment peut-il y avoir, à partir d’ici une telle trace si bien marquée, alors qu’en dessous ce n’était pas le cas ? Je ne comprends pas. Toujours est-il que maintenant je sais où il faut aller.
Par contre, je ne le sais que pour la longueur de cette vire. Ensuite, il y a le fameux couloir !
La première question qui se posait « Comment parvenir à ce couloir par le bas ? » est réglée, maintenant. Mais la deuxième question « Comment en sortir par le haut ? » ne l’est pas. Et rien, vu d’ici, ne permet d’en avoir la réponse. Même si Pascal affirme que ce pas existe, la foi nécessaire pour le croire se doit d’être bien chevillée au corps…
Et pour le moment le doute continue à s’immiscer.
Fébrile…
 
Prenant « l’autoroute » du sud, je file vers l’entonnoir du couloir…
Bigre ! Qu’est ce qu’il est raide, vu de face !
Le fond est pierreux. Un mélange de couleurs ocres, orangées et gris clairs, laisse penser que la solidité des rochers est toute relative…
Un bruit de pierre qui ricoche dans le haut confirme d’ailleurs cette analyse. Pour éviter le mieux possible tout risque je choisis de remonter une pente herbeuse qui me semble bien mieux à l’abri, en rive droite, que le fond de couloir proprement dit. Le problème de cette pente d’herbe, parce qu’il y a quand même un problème, c’est qu’elle est du mauvais côté du couloir. Oui, comprenons bien : le potentiel d’échappatoire en haut du couloir, ne peut être qu’en rive gauche, en direction de la crête qu’il faut atteindre. Si donc j’emprunte la pente herbeuse rive droite, il faudra bien, à un moment ou à l’autre, traverser ce couloir ! N’ayant aucune certitude de pouvoir le faire plus haut, dès lors que je serai parti sur le mauvais flanc, comment pourrai-je rejoindre alors la sortie sur la crête ? Et donc la délivrance ?
Quel dilemme !!
Je m’accroche un peu plus encore à l’affirmation de Pascal : « le pas existe… » et tâche de garder le peu de calme qui me reste.
Parce qu’en de telles circonstances, être serein confinerait presque à de l’inconscience !!
Et pour le coup, je ne risque rien : je suis très conscient.
Donc, pas rassuré du tout.
L’affirmation de Pascal…
Voilà bien tout ce qui me reste de sûr…
L’affirmation…
 
Cette pente herbeuse est raide.
Mais elle est sûre.
Le souffle est court, à cause de l’effort intense, mais aussi à cause de l’inquiétude qui ne me quitte pas.
Par rapport au fond du couloir, je suis surélevé d’une bonne dizaine de mètres : une barre rocheuse s’est formée petit à petit, qui nous sépare. Je ne vois pas comment je pourrai faire, en haut de cette pente, pour descendre alors cette barre et rejoindre le fond du couloir, afin de le traverser…
Pas de tranquillité d’esprit.
Aucun répit…
 
Vers le haut, la pente herbeuse se ferme. Cela va être quitte ou double.
J’avance.
Ces derniers mètres deviennent très étroits.
Cela peut être tout bon ou tout mauvais.
Dans les cinq derniers mètres j’ai un pressentiment optimiste.
Un pas encore et…
Oui !!
Ça passe !
Ouiiii !!
Un tout petit balcon, tout fin, de dix mètres de long à peine, horizontal, donne la solution pour rejoindre le fond du couloir, au tout dernier moment !!!
Miracle !!
Je suis soulagé de cette éclaircie dans le cheminement qui me permet de régler l’une des deux hypothèques que j’avais sur le dos. Au moins, maintenant, vais-je pouvoir retourner dans le couloir, qui n’apparaît plus autant dangereux qu’il ne l’était en bas pour ce qui concerne les chutes de pierres, et vais-je pouvoir espérer sortir sur la rive gauche si cela est possible.
Mais de cette sortie, je n’en vois toujours rien.
M’engageant sur le fin balcon, je voudrais en mesurer la largeur. N’ayant pas d’instrument adapté, et surtout n’ayant pas l’envie de faire des acrobaties pour cela, je pense à mon piolet, comme unité de mesure. Je le tiens à plat, pousse sa pointe contre le rocher, et regarde où se trouve la panne. Elle dépasse déjà au-delà du caillou, dans le vide au-dessus du couloir !!!
Ce balcon fait soixante centimètres de large !!!
C’est fou !
Comment être sûr qu’une telle solution allait se trouver là, possible, au dernier moment …
C’était un pari, presque insensé.
Je suis soulagé mais reste très crispé.
Un bref coup d’œil vers le haut me confirme que la sortie n’est toujours pas en vue.
Continuer.
L’affirmation de Pascal sert encore, toujours, de moteur…
 
Guère plus haut, nouveau coup d’œil inquiet vers les raides rochers supérieurs.
Et là, dans un mouvement entre deux équilibres, j’ai vu ou plutôt j’ai entre-aperçu, sur la droite, un peu d’herbe, une vague vire en écharpe ! Quelque chose qui ressemble à un potentiel de sortie, presque une esquisse de solution !
N’étant pas, dans la position où je me trouve, bien stabilisé pour regarder plus précisément, je cherche à m’asseoir. Tout en le faisant, je réalise que c’est la première fois que je m’assieds depuis le départ de la balade.
Je m’installe donc, et lève les yeux à nouveau vers cette vague écharpe herbeuse…
En quelques courtes secondes d’un balayage visuel, tout se confirme enfin !
Ça sort !
Ça sort par là !!
C’est fini, maintenant !!
C’est la sortie qui se présente enfin !!!
 
Un soulagement énorme vient instantanément, accompagné d’une envie de crier la joie. J’ai envie de rire aux éclats, tellement je me sens déchargé de l’incertitude lourde, tellement est acquise la garantie de sortir de ce lieu angoissant, complexe, dans lequel j’étais venu me fourrer…
Mes yeux s’allument…
La bouche s’ouvre en grand …
Je veux rire à plein…
 
Mais… ?
Rien ne se produit… ?!
Qu’y a t-il  ?
Seul un « Ha » parvient à sortir.
Un petit cri tout maigre, tout raide, chétif.
Un « Ha » qui n’est même pas sonore.
Un « Ha » qui, à peine sorti, est aussitôt ravalé.
 
Je ne comprends pas.
 
C’est alors que le front se ride.
Le sourire se crispe.
La joie, juste née, se ratatine déjà.
 
Je sens que je me délabre…
 
Dans le ventre, une tension pousse.
Les tripes se serrent…
Un spasme vibre.
 
Le premier hoquet arrive, sort ;
Puis le deuxième ;
La secousse se bande comme un arc.
 
Et d’un coup, j’éclate en sanglots…
 
J’éclate en sanglots secs,
Sans même couler une larme.
Une avalanche de hoquets…
 
 
Assis, sur une marche basse, les genoux sont repliés un peu hauts.
Je pose un avant-bras sur ces genoux ; puis le front sur cet avant-bras.
Et je pleure !
Je pleure…
Sans larme…
 
Au milieu de ce monde impressionnant, isolé, coupé de tout et dans lequel j’ai voulu entrer, il n’y a pas de doute que je suis le petit, le fragile.
 
Comprenant que la force n’est pas de mon côté, je laisse aller cette secousse.
Ne pas lutter…
Vider l’abcès…
Par cette décharge, s’extrait de moi toute la tension.
La tension cumulée depuis le début.
Cumulée depuis le premier moment où j’ai su que ce pas existait.
Cumulée, aussi, depuis ce moment où j’ai compris que je voulais y venir…
 
Tout à l’heure, quand la solution de sortie de ce couloir s’est fait voir, quand j’ai éprouvé ce soulagement si fort, comme une délivrance, j’aurais voulu éclater de joie.
J’aurais voulu être pris d’un incroyable fou-rire…
Mais, au contraire de cela, la seule chose qui me soit venue, ce fut cet incoercible fou-sanglot !!
 
Comment savoir si ces minutes ont été longues ou courtes ?
Je ne sais pas le dire.
Ce moment là fut hors de toute échelle de mesure…
 
 
 
 
Pourtant, il a bien fallu que ce flot sec se tarisse…
 
Alors, d’un regard épuisé, à nouveau j’ai regardé l’écharpe verte, pour m’assurer que je n’avais pas été dupe d’un faux-semblant, d’une illusion amère.
Mais non. Tout est clair, simple. Le chemin est suffisant. Il me sortira de ce couloir. Il m’amènera à la crête, peu au-dessus, maintenant…
 
 
Une telle réaction était la marque de l’engagement latent, et très intense, que m’avait réclamé cette balade ici, dans l’inconnu.
Enfin…, dans le semi-inconnu car, pour me guider, j’avais en poche l’Affirmation de Pascal !
 
 
 
 
 
 
Secoué, fatigué, il était temps de faire une vraie pause, de manger et boire. Pourtant ce n’est pas la faim qui se fait la plus pressante. En effet, la plus pressante, c’est l’envie d’en finir. Plus exactement, c’est le besoin d’en sortir vraiment, et d’être sur la crête, en haut, dans une situation qui serait alors synonyme de fin de l’inquiétude…
Ne précipitant pourtant pas le mouvement, mâchant lentement de façon à reprendre les forces autant que les esprits, je dissèque du regard le passage à venir, distant seulement de dix à vingt mètres. A chaque difficulté existe sa parade; à chacune de ses inconnues se présente une solution. Rien n’apparaît comme bloquant. Il semble bien que tout soit possible, et que je puisse retrouver la sérénité.
Mais ce serait sans compter sur l’aiguillon qu’enfonce toujours l’incertitude, cette incertitude qui ne lâche rien, et qui ne disparaît pas, tant que toutes les questions n’ont pas été levées, jusqu’au bout...
Il faut repartir.
Une gorgée d’eau, encore ; puis, je remets le sac en place.
Je repars.
Ayant fait deux pas seulement, et au moment où je regarde la petite bosse en face pour faire le troisième pas, je vois tout d’un coup un petit cairn. Comme les deux précédents, vus sur les vires en dessous, il a la même structure. Quatre à cinq pierres trapues forment le cône d’assise ; un caillou plus large pour faire une surface plane ; deux pierres enfin, voire trois, plutôt petites et rondes pour donner de l’élan vers le ciel et permettre qu’on voit de loin cette marque de passage.
Voir, oui, ce qui n’a pas, hélas, été mon cas !!
Construit justement là par mes prédécesseurs, il est fait pour indiquer la voie, pour signaler qu’il faut quitter le couloir et tourner à droite dans l’écharpe verte !!
Quelle confirmation !!
Quel soulagement !!!
Merci à vous qui êtes passés là hier et avant-hier !
Si je l’avais vu auparavant, j’aurais forcement été tranquillisé, rassuré…
Pour le coup, j’éclate d’un grand rire, d’un vrai rire de joie et de plaisir !!
Enfin ! Les choses reprennent un cours plus simple, mieux accessible.

Effectivement, cela passe simplement ! Qui l’aurait cru ? Avec ces vingt mètres de traversée c’est la fin de la face, et l’arrivée dans les pentes d’herbe du sommet. Quelques cheminements en zigzags, pour contourner les parties encore rocheuses, finissent la montée. Et c’est l’arrivée sur cette crête tant voulue.
Je suis calme.
Le parcours en valait l’effort…
Oh oui !!
 
 
 
Monté sur la crête par un côté, il s’agit maintenant d’en descendre par l’autre côté.
Et ce côté-là, qui se découvre maintenant, fait une si belle impression !
Il est tout vert d’une herbe grasse et épaisse, ce qui devait justifier d’en faire un alpage pour les troupeaux d’antan. Il forme un immense entonnoir, raide, très raide, bordé sur la gauche de falaises sombres et inhospitalières ; un entonnoir qui fini dans son fond par un étroit toboggan faisant le grand saut vers les forêts inférieures. En face, dans le demi-lointain, trône le Seigneur du massif : l’Obiou. Les pentes de pierriers et de rocs que l’on en voit font comprendre la difficulté de l’accès à son sommet. Et, entre lui là-haut, et le pré du Faraut ici, jaillissent des aiguilles de calcaire, dont la verticalité et l’élan inspirent, de façon mêlée, l’effroi et l’admiration.
Etre là, tout en haut de ce paysage altier, rend silencieux, et bien humble.
Ici, la caractéristique principale est de se sentir infiniment loin du monde d’en bas. Ici, les distances d’avec les hommes, que l’on pourrait croire courtes quand on regarde en ligne droite jusqu’aux villages, ces distances sont à doubler, tripler, voire plus pour le marcheur. Même si l’on entend clairement résonner un clocher, aucun chemin direct ne sera possible. Il faudra éviter les ressauts, contourner les falaises, traverser les couloirs, avant de rejoindre ce monde d’en bas.
Ici la notion d’isolement signifie réellement quelque chose…
Particulièrement pour le randonneur solitaire que j’ai choisi d’être.
Ce choix de solitude, dicté un peu par les circonstances, voulu sûrement par une force d’instinct ancestral, ce choix dont le coût me fût présenté il y a un quart d’heure à peine, ce choix donc est celui qui me permet pourtant de pénétrer dans la zone des perceptions intenses. En adoptant cette démarche, une limite se franchit. Une limite au-delà de laquelle l’acuité devient plus forte, les ressentis plus violents y compris dans la douceur et l’enchantement. Pourquoi en est-il ainsi ? Ai-je fait quelque chose de spécial pour mériter une telle aimantation vers la nature sauvage ? Je ne sais pas répondre à ces questions…
Ce que je sais par contre, c’est que j’en ai besoin, comme d’une bulle d’oxygène qui me permettrait de passer, inspiration par inspiration, au travers des turbulences.
Admirant ces lieux rares, chargé de forces nouvelles, rempli d’enthousiasme, je me sens plein d’un bonheur pur.
 
 
 
Il s’agit donc de revenir au point de départ de la balade, maintenant.
En fait ce versant ne posera pas de difficulté, même s’il reste très pentu au départ. Le randonneur se sent rassuré. Tout en balayant le panorama, j’entends un caillou qui roule, dans un pierrier. En bas, les chamois détalent à grands bonds, avec cette agilité qui les caractérise. Une agilité qui rend jaloux, il faut bien l’avouer…
Ils sont au moins à trois cents mètres, et pourtant ils m’ont repéré. Je n’ai pas le sentiment d’avoir fait du bruit, sauf peut-être d’avoir tapé la pointe du piolet sur un rocher. Mais cela leur a suffit pour m’entendre arriver, et prendre la poudre d’escampette ! Trois cents mètres de distance de sécurité, cela donne la mesure de leur crainte, et par conséquence la mesure de la faible fréquentation humaine dans le secteur…
Les voyant converger vers le mur rocheux qui bloque l’échappée de cet entonnoir, sur la gauche, il est probable qu’ils vont du coup en indiquer le point faible. C’est un sérieux coup de main du Dieu des Solitaires qui m’est donné là. Tendant l’œil au maximum, je vois deux de ces chamois traverser le dernier pierrier en quelques bonds, foncer dans le rocher, et disparaître… ?! Je les guette au sommet du mur, mais ils n’y ré-apparaissent pas ?! Où sont-ils allés ? L’intuition dicte que là est le bon chemin, mais ce tour de passe-passe me rend quand même perplexe.
Quoiqu’il en soit, c’est là bas qu’il faut aller. Il n’y a qu’à descendre.
Les dimensions de ce pré incliné apparaissent alors, à proportion de l’échauffement des cuisses ! Quel quartier que cet alpage ! Et il faut absolument faire attention à chacun des pas, chacun des équilibres, pour ne pas se trouver pris dans une difficulté…
Ici, un problème serait très compliqué à résoudre.
Arrivé au fameux pierrier, mes bonds pour le traverser sont bien nombreux !!
Je touche le mur, qui doit faire une quinzaine de mètres de haut. Caché dans un repli de calcaire, le cheminement des chamois est là. Raide, simple et sûr, il permet de franchir l’obstacle en toute tranquillité ! Fameuse chance qui m’a été donné de voir ces chamois !
C’est en arrivant au sommet du mur qu’enfin, et comme les explications de Pascal le laissaient comprendre, se découvrit l’arche. Perdue dans un autre repli du terrain, beaucoup plus vaste celui-là, l’arche est à la hauteur du site naturel : grandiose !!
Assis sur un caillou, mangeant un peu, je l’observe, et tâche d’imaginer les bergers qui venaient là se protéger, d’un vent, d’une pluie…
 
Revenant à mes moutons, je cherche la suite du chemin qui me permettra d’arriver à la ruine de pierres qui se trouve un peu plus haut, et qui signifie la fin de l’inconnu. Parce qu’en guise d’inconnu, il en reste encore un bout, malgré tout. Il faut d’abord longer la falaise au pied de laquelle se trouve l’arche, ce qui oblige à descendre encore un coup, et espérer qu’il n’y a pas de ressaut vertical à franchir. D’ici, rien ne permet d’en être certain. Suivant ce qui s’avère être presque une trace, finalement tout se passe aisément et, par un énième petit balcon, se fait la dernière traversée aérienne qui amène définitivement dans les pentes douces et larges des alpages sous la ruine.
C’est sorti !
Ça y est.
C’est fait…
Ici oui, c’est fini.
Parce que depuis la crête, rien ne permettait de le dire. Tandis qu’ici, vraiment, s’en est bien terminé. Le soulagement se fait sentir, amplement.
Pensant à Pascal, pensant à toutes ces émotions si particulières que je viens de vivre sur ses traces, je voudrais les lui faire partager. Grâce à la technologie moderne de communications, cela est possible. J’appelle. C’est le répondeur. Je laisse donc un message, dont la teneur est : « Je suis heureux. Merci à toi ».
Rangeant l’appareil dans la poche, j’éprouve bizarrement un sentiment de solitude plus lourd maintenant que l’instant d’avant ! Comme si, quelque part, la compagnie de Pascal, qui ne m’avait pas quitté depuis le début de ce voyage, venait, maintenant seulement, et par ce coup de téléphone terminé, d’être rompue…
Oui, là, je me sens seul.
Dur.
Il faut marcher, cela va passer !
Ré-enfilant le sac, piolet en main, je repars. Levant la tête pour chercher le bon cheminement dans ces pentes faciles, je vois tout d’un coup, dans le ciel d’un bleu parfait, la Lune de ce matin qui poursuit son cycle. Ronde ou presque, blanche ou presque, elle est là, bien présente. Il n’est que dix heures et demi du matin, et la traversée du plafond céleste est loin d’être finie pour elle.
Chic !
La Lune de Guillaume !!
Et là, tout change pour moi, une fois encore, grâce à cette vision.
En effet, si le coup de téléphone terminé m’a fait perdre le contact d’avec l’un, le coup de vision de l’astre rond a, lui, rétablit le contact d’avec l’autre. Et hormis quelques secondes insignifiantes, mes amis ne m’auront finalement jamais laissé seul, comme se relayant, tout au long de cette rude balade…
Il est des phénomènes qui ne s’expliquent pas.
Ils existent seulement.
Accompagné, donc, les derniers dénivelés sont aisés.
 
 
La ruine est là.
Quatre gros blocs de sel sont fixés au sol. Je ne vois pas les troupeaux…
C’est maintenant que je ressens le bénéfice de la sortie d’octobre l’an passé. Connaissant le parcours qui reste à venir, j’avance sereinement, ce qui n’aurait pas été le cas sinon.
Et la traversée vers le col de l’Aup est un vrai plaisir, si ce n’est que le corps est bien fatigué.
C’est l’impression d’être parti depuis longtemps ! Si longtemps…
Cela n’a pourtant duré que quatre heures !!
Quatre heures…
Mais quelles heures !!!
 
Ce fut un vrai voyage.
Oui.
Quel voyage !!!
 
 
 
 
 
En passant à Corps, je m’arrête, pour regarder à nouveau la face nord-est du Faraut. Le soleil vertical écrase tous les reliefs. Il n’y a rien à voir…
 
Sur la route, la transhumance ne pose pas de difficulté, et le retour est suffisamment souple.
 
Sur la route encore, un peu plus tard, mon fils, Anthony, m’appelle avec le portable. Je peux lui répondre : « Oui, oui. Je serai à la maison, à quatorze heures. Bisous mon grand. »
 
 
 
 
 
 
 
 
 
                        Seyssinet, le 16 octobre 2007
 
 

Commentaires

Bernard MAZAS
22-10-2007 16:22:10

Erreur : la diagonale ascendante est de droite à gauche... le lecteur attentif aura rectifié de lui-même (pour luc : curieusement, j'essaie de faire la correction dans le post initial : bernique)

ced
22-10-2007 16:10:59

Merci, d'autant que cela semble un éclairage matinal, comme dans le texte. :wink:


Bernard MAZAS
22-10-2007 14:05:20

J'avais publié celle-là : On y voit bien ce que François appelle "le grand couloir de la partie supérieure" : en diagonale ascendante de gauche à droite On voit moins bien : - comment on fait pour y accéder (en fait, par un crochet à droite, pour prendre pied sur la vire herbeuse à la base des rochers ; surtout ne pas essayer l'accès direct qu'on voit sur la photo, dans l'axe du couloir) - comment on fait pour en sortir (dans le quart supérieur, ça part à droite, mais on voit rien sur la photo) A part ça c'est limpide...


ced
22-10-2007 13:16:28

Bonjour et merci pour ce beau texte encore une fois, on imagine bien l'ambiance... Si quelqu'un a quelques photos générales de cette face, cela m'intéresserait aussi ... par pure curiosité après avoir lu le récit !


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