Il y a des matins plus difficiles que les autres. Il s'agit pourtant de partir en montagne, activité dont nous raffolons. Alors quoi, serait-ce la vacuité de l'existence qui me trouble ainsi? C'est sur ces considérations personnelles que je commence la randonnée, je me garde bien de parler à ma douce de mes doutes quant à l'exercice de la montagne. Je sais par expérience que les nuages se dissipent vite avec l'altitude acquise et cela ne manque pas d'arriver après quelques centaines de mètres. La beauté fulgurante du paysage tout juste sorti de la noirceur de la nuit nous interpelle.
A partir de ce moment l'émerveillement succède au découragement, la marche est réellement un antidote, elle redonne un sens à la vie. Le sentier d'abord en sous-bois passe rapidement sur une belle épaule couverte d'une prairie comme de la moquette même si par endroit le sanglier a fait du dégât. La suite est une agréable déambulation au milieu des rhododendrons pour arriver à la cabane du berger et sa source claire où il fait bon se désaltérer. La dernière partie est un véritable jeu de piste avec l'objectif d'éviter les névés dont la trop molle consistance absorbe bien trop d'énergie à tenter de les traverser.
Au sommet d'Orionde, la prairie qui vient à peine d'être libérée de sa gangue de glace n'est pas encore épaisse, un reste de corniche neigeuse suit la ligne de crête en traçant un long trait de peinture blanche, un paysage nordique digne de Edward Munch. Plus haut les grands sommets de Belledonne sont encore un mélange de glaces étincelantes et de rocs sombres, comment ne pas être sidéré par la beauté du monde, mais le meilleur reste à venir.
Avec le vent du nord plusieurs options de décollage s'offrent à nous, toutefois la plupart ne sont pas très faciles. Au col du Rafour, le versant austral de neige froide empêche le thermique de se développer, la faiblesse de la brise associée à la pente glacée nous décourage. Au sommet le trait de neige parcourant la crête nous empêche d'étaler les voiles comme il faut. Il reste donc la petite combe en contrebas, au-dessus de la cabane où nous sommes passés tout à l'heure. Elle est face au soleil matinal, le thermique devrait nous assurer un envol facile.
Après une courte descente en ramasse sur le vieux névé que nous avons évité durant la montée, nous étalons les parapentes. L'endroit est idéal, nous goûtons une dernière fois le bonheur d’être sur cette cime à moitié enneigée où règne une solitude renforçant cette sensation de vivre librement, avant de pénétrer directement dans le décor. On le savait, le décollage directement dans le thermique réclame une belle temporisation, aussi on s'applique à freiner énergiquement la voile avant qu'elle nous libère vivement de l'attraction terrestre. Commence alors une délicieuse descente qui débute par une montée express vers le soleil, le thermique d'abord étroit s'élargit peu à peu, le décollage paraît soudain petit sous nos pieds. N'ayant ni le mental des champions et encore moins le matériel de sécurité, tel un parachute de secours, nous lâchons vite l'affaire avant de glisser lentement vers la vallée. Lentement c'est bien le mot, la masse d'air favorable semble vouloir nous retenir doucement dans le ciel, alors nous partons nous promener en de grandes circonvolutions pour enfin nous poser, heureux comme des gosses, sur la grande pâture de La Boutière.
Des volrandos comme ça, ça vous regonfle un moteur usagé, alors profitons encore des joies que peut procurer l'existence avant de se fondre définitivement dans le décor...