Récit
Au fur et à mesure de la marche, mes extrémités jusque-là engourdies par le froid et cela malgré les mitaines, commencent enfin à se réchauffer. Il faut dire que choisir une face ouest en plein mois de décembre n'est pas forcement le choix le plus judicieux pour avoir chaud. Avec une température de -5° l'ambiance est nordique mais l'air est sec, la sensation de froid n'est absolument pas désagréable. De plus, marcher dans les anciennes traces de raquettes est facile, Je n'aurais pas imaginé cette trace providentielle sans les précieuses informations de Kayass. Un grand merci.
Car il faut avouer que cette balade dans ces conditions est une pure merveille. La neige froide et pulvérulente apporte une touche de mystère, une sensation d'aventure qu'il est plaisant de vivre. Évoluer dans cet immense versant boisé n'est jamais monotone. J'ai eu peur un moment lorsque la trace se perd après un arbre mort en travers, je me suis retrouvé dans une source boueuse cachée par la neige, bilan: un pied enfoncé jusqu'au mollet dans une bouillasse infâme, j'ai senti l'eau noire et glacée jusqu'au bout des chaussettes malgré la guêtre... heureusement je n'aurai pas froid par la suite. Plus loin un chasseur surgit de nulle part se réchauffe comme il peut en dévorant un morceau de fromage. L'homme est affable et même plutôt classieux, étonnant pour un chasseur. Il me souhaite bon vol.
Plus haut, on rattrape une belle trace agréable à suivre. Et puis arrive le moment fatidique où il faut laisser le sentier du lac et prendre la crête qui conduit au décollage. Là c'est plus la même facilité, il y a bien une trace de raquettes mais c'est insuffisant pour moi qui suis plutôt lourd avec des pompes légères. J'aurai mis plus d'une demi-heure pour le dernier raidillon à batailler entre les buissons de rhododendrons où la neige s'effondre sans crier gare...
Question vent c'est la pétole, ce qui n'arrange pas mes affaires.... comment courir dans cette neige inconsistante sans vent pour soulager la course ? J'y vois mal barré. Au sommet je suis dubitatif, les conditions sont idylliques. Un doux soleil illumine l'espace, pas un gramme de vent. Mais vraiment c'est pas terrible pour décoller... de tous les cotés la neige est profonde et cache des aspérités qui sont autant de pièges à la course. Seule la surface qui entoure la croix est dure sur un rayon de cinq mètres. C'est pas terrible. Compte tenu de l'absence totale de vent, j'opte pour une trajectoire nord en direction des quelques traces qui ne mènent à rien (la course de Kayass ? Peut-être)
J’étale donc la voile exactement dans le cercle de la croix. Mais une fois les préparatifs effectués je ne peux que constater que je n'ai plus qu'un mètre pour gonfler la voile avant la neige meuble... Sans grande illusion je me prépare et attends une bouffe, aussi minime soit elle. Elle finit par arriver, imperceptible. C'est là que l'on apprécie les voiles qui montent toute seule. J'ai fait mon mètre de course sur sol dur et la voile est montée rapidement au-dessus de ma tête. J'ai pris alors les jambes à mon cou et tenté une course à travers les buissons recouverts d'une épaisse gangue de neige croutée. Eh ben, la voile a tout de suite tiré sur les bretelles et le décollage s'est passé facilement !
Fou de joie, j'ai pu alors me concentrer sur ces quelques minutes de vol. j'ai pu savourer chaque seconde de ce court vol, content de m’être extrait de ma condition de rampant – chose qui me semblait impossible il y a quelques secondes encore. La longue vallée du Breda offre alors des perspectives splendides, des hauts sommets s’éloignent alors que les petites toits blancs du village se rapprochent imperceptiblement. Voila un vol tranquille qui récompense joyeusement cette longue montée dans un frigo glacial.
Dans la vallée le vent est toujours aussi faible, la prairie du cimetière me semble accueillante, alors après quelques virages au dessus du clocher de la Férrière, je me pose comme une plume sur la neige gelée et peu épaisse.
Voila une sortie particulièrement plaisante qui m'aura permis de recharger mes accus pour une semaine dans la vallée industrieuse et maussade.

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Croix du Leat