Ce matin en sautant du hamac à 6 heures, il a bien fallu constater la pluie fine sur le toit en tôle de la case infestée de moustiques tigre, inutile de partir en montagne. Deux heures plus tard, nous nous levons mollement dans la torpeur du matin, contre toute attente le temps a radicalement changé, une belle éclaircie illumine le paysage. Alors nous décidons de partir vers le nord, les parapentes sont jetés dans le coffre de la voiture et direction Santa Hilario ! Au détour du relief de la Bastille, c'est la grosse déception. Un rideau de pluie nous fait face et de gros nuages traînent à toutes les altitudes. Allons y quand même, cela nous fera de toute manière une promenade.
Alors que nous roulons, essuie-glaces en fonction, sur la petite route menant au départ de la balade, une voiture nous fait des appels de phares, il y a un arbre en travers de la route qu'ils nous disent. Il nous faut faire demi-tour et trouver un autre chemin. Ça commence bien. Nous laissons la voiture au parking et entamons la marche sous une fine pluie grasse. Pour éviter le passage raide et boueux du chemin du Pal de Fer, l'option de remonter les rails de ce qui fut le funiculaire est choisie. Les ronces ne facilitent pas la progression, la sueur commence déjà à perler sur nos fronts pendant que l'herbe gorgée d'eau nous trempe le bas des falsards.
La remontée des mille deux cents marches est un vrai calvaire, nous voilà bientôt enveloppés dans un brouillard moite et pégueux. Qu'il est pénible de progresser dans cette jungle inextricable dont le seul avantage est la présence ici et là d'énormes fruits noirs de muriers exubérants. A un moment, le bruit d'un moteur pétaradant sorti du néant me fait penser à Fitzcarraldo, le fameux bateau dont le commandant avait décidé de faire traverser les montagnes luxuriantes entre deux bras du fleuve. Mais non, ce doit être une Harley Davidson qui passe au loin, ces bécanes dont les propriétaires adorent les sonorités caverneuses.
A mi-chemin nous sommes déjà trempés de la tête aux pieds, la sueur coule maintenant sur nos fronts et ruisselle sur nos vêtements et nos lunettes. Déjà qu'on n'y voyait rien dans la brume, maintenant tout est déformé. Les senteurs capiteuses des feuilles mortes pourrissantes sur le sentier entretiennent un remugle permanent pour le moins écœurant. Plus haut encore, il nous faut faire une pause afin d'enlever les nombreuses chenilles urticantes accrochées à nos vêtements dégoulinants, elles descendent de la canopée pendues à un long fil invisible et s'accrochent à notre passage. Nous arrivons au décollage complètement trempés dans un brouillard à couper au couteau.
Trois voiles sont déjà étalées sur l'herbe humide, les pilotes sont dans les starting blocks ! Ils attendent une hypothétique éclaircie avec leurs clients docilement harnachés juste devant eux. Nous sommes bien restés une demi-heure avant de les voir subitement décoller à la faveur d'une timide mais bien réelle ouverture des nuages vers la vallée. Les parapentes, alourdis par la flotte coulant de chaque brin d'herbe, sont terriblement lourds à lever, c'est sans compter sur l'expérience des moniteurs qui galopent derrière leurs clients, tandis que ceux-là courent maladroitement vers leur destin, avant qu'ils ne disparaissent tous entre deux masses sombres et cotonneuses. La fenêtre a duré trois minutes pendant lesquelles nous n'avons pas pu déplier nos voiles.
Alors nous décidons de changer d'aire de décollage, le déco nord a l'énorme avantage d'être moqueté et de préserver ainsi les parapentes étalés de l'humidité de l'herbe épaisse. Quand nous arrivons c'est le rush, une autre éclaircie déclenche l'excitation des parapentistes en attente depuis des heures. Le temps de déballer nos outils, les nuages se referment définitivement sur le paysage, nous enfermant dans un univers déprimant. Il est onze heures, on se donne encore une bonne heure avant de plier nos gaules. Ces soixante-dix minutes m'ont paru interminables. Alors que les autres parapentistes semblent indifférents aux conditions déplorables, je tourne sur place comme un ours en cage. La présence d'un anglais au flegme légendaire prêt à décoller m'agace un peu, à moins que ce ne soit sa femme, nouvellement maman, qui n'arrête pas de courir après son mioche. Le sale gosse piétine toutes les voiles étalées autour de son père immobile et ne manque pas de trébucher tous les trois pas en menaçant de rouler jusqu'à la falaise en contrebas. Les cris désespérés de la mère ajoutent à mon angoisse de ne pas pouvoir voler.
Au bout d'une heure trente, l'anglais et plein d'autres plient leurs parapentes humides et renoncent à voler, ils rangent leur matos et filent vers la buvette puisqu'il est midi largement passé. Hélène et moi décidons également de redescendre à pied mais comme ma voile est humide, je décide de faire quelques gonflages afin d'assécher un peu le tissu avant de fourer tout cela rageusement dans le sac. C'est à ce moment qu'une divine éclaircie se précise sous la forme d'une augmentation sensible de la lumière. Nous chaussons nos lunettes de soleil et trois minutes plus tard une nouvelle fenêtre se dessine. Les quelques parapentistes les plus patients sont récompensés. Encore une fois c'est le rush mais ce coup-ci nous sommes les mieux placés. Je décolle le premier exactement en même temps qu'un autre qui ne m'a absolument pas calculé, curieusement celui-ci a exactement la même voile que moi. Il me faut corriger scrupuleusement ma trajectoire sous peine de percuter l'homme volant peu soucieux de ce qui se passe autour de lui.
Hélène peut enfin décoller après avoir redéployer sa voile que nous avions rangée dans le sac. Le vol ne durera pas trop longtemps mais restera très agréable entre les masses énormes des nuages qui se désagrègent sous l'action du soleil de midi. Pendant la courte fenêtre, une quinzaine de parapentistes auront pu décoller avant que le ciel ne se referme une nouvelle fois.
A l'atterrissage, la moiteur est encore plus pénible avec la chaleur de la vallée. Nous assistons au sauvetage d'un débutant ayant très mal atterri avant de regagner notre véhicule garée un peu plus haut. Non vraiment ce climat tropical aussi lourd qu'au bord d'un fleuve brésilien n'est vraiment pas agréable !