Des merveilles à l'émerveillement

RENCONTRE

Sophie DUNAJEV – Photographe montagne – Savoie (73)

Novembre 2021

 

Les gypaètes se sont installés ici, et deux nids sont occupés alternativement par un couple, le nid le plus bas est privilégié pour la majorité des années de reproduction, celui du haut est reconstruit chaque année. Le choix du nid de ponte revenant semble t'il à Madame. Des oiseaux prévoyants...

Sophie me propose d’aller voir l'un des nids construits. Je profiterai de la longue vue pour observer de plus près le travail rigoureux réalisé par les deux vautours pour anticiper la prochaine couvaison, probablement entre décembre et février. Sophie ne tarit pas d'informations :

 

Encore une passionnée qui s'ignore !

 

J'ai découvert Sophie grâce à une photo de gypaète publiée sur le site réserves naturelles de Haute Savoie. En consultant sa galerie je découvre une photographe montagne sensible, des prises de vue pleine de tendresse et les quelques mots qui les accompagnent confirment mon intuition : Sophie aime, elle a du talent, et elle le transmet. Il n'en fallait pas plus pour avoir envie de provoquer la rencontre. Je rentrerai de cette entrevue en rêvant d'un monde dopé par cette spontanéité bienveillante, Sophie est bavarde et son entrain est communicatif.

Entre Beaufortain, Vanoise et Tarentaise, c'est vrai que les Alpes avec une grande majuscule, sont à deux enjambées, et Sophie au cœur des montagnes, bénéficie d'une situation privilégiée. Elle ne cache pas pour autant son attachement à son village de montagne d'origine, dans le Chablais, bien moins fréquenté, où elle me dit réaliser une partie significative de son activité dans un massif qui ne culmine pas à plus de 2200 mètres.

C’est à Peisey-Nancroix que nous nous sommes retrouvées… pendant que Sophie prépare sa longue vue et son appareil photo, je profite de ses connaissances naturalistes.

 

Alors la photographie, un art ?

Si l'interprétation est évidemment présente dans la démarche photographique, il s'agit plus de style que de création. La nature compose, il s'agit de savoir être réceptif et habituer son oeil, mais pour cela il n'y a pas besoin d'appareil. Autrement dit, si je traduis ce que me dit Sophie, la démarche artistique est poétique, le regard le premier révélateur.

"La photo c'est chercher à voir ce qui est beau, partout, et tout le temps"

 

Photographier le gypaète, une fascination ?

Le gypaète est un oiseau emblématique, plein de charme, encore trop rare. Il réveille chez nous une émotion magnétique et un imaginaire peuplé de légendes et de magie. J'en fais partie. Et Sophie ne fait pas exception, je souris lorsqu'elle me dit ne pas supporter de prendre une photo sans avoir profité avant du spectacle offert par sa présence aérienne et gracile "gardant toujours un œil sur l'objectif et un œil sur l'oiseau pour ne rien rater."

Par rapport aux passereaux par exemple, beaucoup plus petits, le gypaète n'est pas le plus compliqué à photographier. Il est curieux, s'approche de lui-même facilement, effectue des vols de reconnaissance. Elle ajoutera : "Il faut évidemment garder à l'esprit qu'il s'agit d'une espèce sensible au dérangement, et que c'est à lui de décider de s'approcher de nous et non l'inverse." Un affût n'est pas nécessaire. Il n'y a pas besoin non plus d'un zoom important et cadrer reste accessible. Le nid n'est pas occupé à l'année, il est destiné à la couvaison. Les secteurs qu'ils survolent sont néanmoins connus. Ici, un nouveau couple s'est constitué, utilisant le nid déjà installé dans une belle cavité au-dessus dans la falaise.

 

 

"Ils sont individualisés, ont des noms, sont caractérisés, les infos entre passionné(e)s sont partagées, les photos communiquées, le gypaète fait l'objet de beaucoup d'attention, il n'est pas tout à fait sorti d'affaire encore. Il faut être prudent"

 

 

Photographie opportuniste ou objet d'un travail de recherche esthétique ?

Sophie passe beaucoup de temps en montagne, sans motiver son besoin par la réalisation de photo. Elle me dit ne pas toujours prendre son appareil photo quand elle va en montagne mais rentre toujours avec des souvenirs sur son téléphone. Il n'est pas rare qu'elle s'arrête pour faire une photo au smartphone quand elle va courir, même quand elle n'est pas destinée à un usage professionnel.

 

"Je fais toujours des photos d'abord pour moi, pour mon plaisir ou ma photothèque, et c'est seulement en rentrant à la maison et en regardant mes images que je décide d'en mettre certaines de côté pour mon site ou pour mon futur livre sur Bellevaux."

"La nature est pleine de surprises" dit-elle, il faut certainement comprendre que si la technique est au service de la beauté on est quand même loin de l'improvisation.

La formation dans tout ça ?

Avant de se sentir légitime, le chemin fut long, et bien que n'ayant pas suivi de formation, Sophie me dit avoir bénéficié de conseils d'amis photographes professionnels qui ont facilité sa progression et avoir appris en les regadant faire. Observer, analyser, développer son style se travaille et c'est à force d'erreurs que l'on progresse. L'expérience est la meilleure école et à mesure de ses progrès, il lui est maintenant plus facile d'anticiper le rendu.

 

"J'ai appris de l'expérience de mes amis photographe, en les regardant faire, les autres m'inspirent beaucoup aussi, je me réjouis du travail des autres, cela participe au fait que je n'ai jamais fini d'apprendre."

 

La retouche en photo ?

Quelque soit son point de vue, la photo laisse la place à la créativité avec ou sans traitement, il faut oser, et il arrive pour se rapprocher de ce que l'œil a vu qu'il soit pertinent de rétablir les contrastes, de jouer avec la luminosité.

"L'appareil ne prend jamais ce que l'œil voit vraiment, il est possible pourtant d'utiliser la retouche sans dénaturer la photo et même le traitement photo finalement c'est un autre moyen d'expression"

 

La photographie, comme activité professionnelle ?

Un long cheminement... La photo a toujours fait partie de sa vie et elle a longtemps pratiqué la photographie en amateur. Fixer une image pour célébrer la beauté et permettre de matérialiser un souvenir était bien la première des motivations. Alors des photos, au début elle en faisait vraiment beaucoup, c'est vrai que le beau ne manque pas. Avec le recul, elle voit bien tous les défauts de ses premières photos, et constate les progrès réalisés, néanmoins elle juge que son regard a changé, qu'il est plus professionnel, mais qu'en aucun cas, il est pertinent de dire qu'une photo que l'on aime est ratée.

"Toutes les photos sont réussies, tant qu'elles évoquent quelque chose pour quelqu'un"

Sophie travaille en ce moment sur un projet de livre-photos autour de son village natal en Haute-Savoie auquel elle est très attachée ; l'esthétique du paysage y est d'ailleurs évoqué jusque dans sa toponymie, Bellevaux du latin bella, signifiant « belle », et vaux qui désigne un vallon « Belle vallée, beau vallon ».

 

"Ce livre je le fais pour les habitants et amoureux de mon village, J'aime cet endroit et je veux offrir quelque-chose de beau. Si mon livre peut activer une sensibilité, un autre regard alors c'est encore mieux."

 

"Ici certaines personnes ne regardent même pas les couchers de soleil"

s'indigne Sophie, en me parlant de la vallée à peine plus basse.

 

En complément, elle propose également des stages photos, en groupe ou individuel, au cours desquels elle transmettra des conseils pratiques et concrets.

Selon elle, il s'agit avant tout d'apprendre à "Affiner son œil, connaître les bonnes conditions, les spécificités des lumières en montagne, mieux appréhender les habitudes et les fragilités de la faune sauvage, voir le beau plutôt que le techniquement parfait."

Aujourd'hui, elle a une activité salariée une partie de l'année, une façon de préserver sa liberté de pratique et de de ne pas devoir subir la pression de la vente à tout prix. Elle espère pouvoir vivre davantage de sa passion prochainement sans trahir les motivations qui l'animent.

 

Est ce qu'on peut parler d'éthique ?

Sophie ne veut pas défendre le point de vue de l'humain. Avec la diffusion massive sur internet et les réseaux sociaux, trop de photographes ne réalisent pas la responsabilité qu'ils ont me dit-elle. Ses photos se veulent le témoignage d'une nature qui se suffit à elle-même. Je décèle encore cette retenue et cette humilité qui explosent à l'image, ses mots comme position, ses photos, leur plus belle illustration : Tout est cohérent.

 

Sophie, sort son appareil, profitant d'un bel éclairage, elle me dit encore :

"Celle-là je l'ai déjà faite cent mille fois, mais je la refais..."

Je souris.

 

Le matériel en photo ?

Equipée de 3 objectifs, dont un 18*300 qu'elle utilise le plus souvent, elle m'expliquera que ce dernier n'est pas le plus qualitatif, qu'il manque un peu de précision, que les angles peuvent parfois rester flous mais qu'il est polyvalent, et permet un zoom suffisant quand on ne pratique pas le paysage grand angle.

Ses photos se concentreront plus facilement sur des éléments de paysage.

Elle a complété avec un 300mm fixe qu'elle utilise pour la photo animalière, et un objectif dont elle se sert pour le portrait.

Il est évidemment toujours tentant de s'équiper davantage, mais faire avec ce que l'on a est un parti pris qui fait écho à son éthique. Un investissement futur ? Peut-être pas.

Je ne me prive pas de penser que la qualité de ses photos confirme bien le talent de la photographe.

 

La difficulté dans ce métier ?

Finalement il semblerait que le plus compliqué reste de défendre son éthique photographique quand la course incessante à l'exceptionnel se fait souvent au détriment de l'environnement.

Le choix des tirages, financièrement engageant, et pour lesquels elle préfère travailler avec un artisan local demande la sélection d'un petit nombre de photos.

La responsabilité du photographe de ne pas provoquer un emballement qui ne soit pas accompagné par une sensibilisation à la fragilité des milieux.

 

Un conseil pour les débutants ?

"Amusez-vous, expérimentez, faites la photo qui vous ressemble. Émerveillez-vous."

 

J'ai rencontré Sophie la photographe, mais sachez que ses photos sur Instagram sont accompagnées de quelques textes, et je ne résiste pas au charme de cette écriture sensible, à la délicatesse des propos.

Le talent de l'écriture pour sublimer la nature avec une grande tendresse, les subtilités suggérées dévoilent un peu d'elle, et moi simple spectatrice, je vois une âme de voyageuse, un esprit bienveillant, un regard délicat, et beaucoup d'humilité autour d'une photo qui appelait son photographe.

Je rentre enrichie de la spontanéité de Sophie, de belles images dans la tête, en lui souhaitant de poursuivre avec cette bienveillance et de cultiver toujours cet émerveillement, et de terminer pour ne citer que Samivel :

"La première qualité du monde est sa troublante beauté. Encore faut-il apprendre ou réapprendre à voir, ce qui s’appelle voir, (…) exigeant cette vertu de curiosité et ce don d’émerveillement que tant d’adultes ont perdu en cours de route."

Merci à toi Sophie d'avoir pris le risque de dévoiler d'un peu de toi.

 

Ses photos sont à retrouver sur :

Instagram

son site internet 

 Pour en savoir un peu plus sur le gypaète, la suite ici.

 

 

 


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