François LANNES
24/10/2006 à 01:04
Suite d'avant hier, et d'avant-avant-avant hier :
Vendredi 20 octobre :
Mercredi dernier, je ne suis pas arrivé à traverser vers le haut. Tant pis…
Par contre j’ai nettement avancé dans la direction du Sud, en suivant ces pentes d’herbe sous le grand Cheval. Et je me suis arrêté dans le troisième cirque, celui que j’ai trouvé austère ! Oui, c’est bien le moins que je puisse dire de ce lieu : austère…
Le sangle m’a emmené tout en haut de ce site, une vingtaine de mètres sous la crête, sans que je puisse pourtant parvenir à déboucher ! Vers le haut, donc, bloqué …
A l’horizontale, il est clair que je ne pourrai pas aller très loin : un étroit balcon, d’une trentaine de mètres de long, s’avance, puis se dissout dans la face verticale. Il n’en reste plus rien… L’étage de vires, que j’utilisais jusque là pour progresser, ne réapparaît que trois cents mètres plus loin, sur l’autre bord de ce cirque, au flanc du Pic Saint Michel.
Et vers le bas, c’est aussi un problème ! Les pentes très raides d’herbe et de cailloutis ne peuvent pas se descendre comme cela ! C’est vraiment très délicat. Et surtout, je ne vois pas comment cela fini, en dessous ! Ou plutôt si ! Forcement, il y a des barres rocheuses !
Depuis la fin du balcon, je suis quand même descendu d’une vingtaine de mètres, grâce aux arbustes dont les troncs m’ont fourni des prises supplémentaires, pour la deuxième main, et un réconfort moral conséquent. Cela m’a amené sur un gros éperon, nettement séparé de la face, ce qui procure une vision très centrale sur l’ensemble du site. Le point d’observation est remarquable !
Bien en dessous, je repère une trace qui, seule possibilité que je voie, doit être un passage des bouquetins. Comment font-ils pour y aller ?? Ici, je suis encore bien sur leurs traces. Mais entre ici, et là en bas, comment font-ils ??
Bien sûr j’ai bien une idée de leur passage : là, sur la droite, à flanc de l’éperon…
Mais la raideur, et le risque que cela signifie, m’empêchent de continuer la progression.
Vers la gauche, une traversée acrobatique m’ouvre l’angle d’observation. Mais ce que je vois est très clair : ne pas descendre de ce côté-ci non plus !!
A trente mètres plus bas, au bout de ce petit goulet pierreux, il y a le grand saut par delà la barre rocheuse !!!
Surtout ne pas s’engager dans ce piège !
Je reviens à l’éperon, et décide de faire demi-tour…
Il ne me reste plus qu’à revenir en haut de ce cirque, en haut du balcon étroit…
Avant de partir, je scrute les détails du relief sur les parois, m’imprègne du lieu, cherche les informations qui me permettront de trouver la solution à cette impasse…
Cette trace inférieure, au moins soixante mètres plus bas que ma position, me paraît malgré tout bien ténue. Je doute qu’elle soit le reflet du passage des bouquetins…
Pourtant, quand même, je fini par admettre que cela peut, que cela doit être LE passage possible dans ce décor hallucinant. Nulle part à coté cela n’est possible.
Je suis perplexe…
A force de fouiller les plis et replis, je décèle ce que je crois être une autre trace. Cela ressemble à un embranchement qui monterait vers l’étage supérieur des vires du Pic Saint Michel, au lieu de rester à l’horizontale.
Je n’ose croire à la réalité de cette deuxième possibilité ! Ce que j’appelle « trace », est en fait à peine un trait. Surtout, elle emprunte une longue écharpe herbeuse, visiblement très raide, large de moins de dix mètres en partie basse, finissant à moins de deux mètres en partie haute, et, surtout, sans aucune « rambarde » sur l’ensemble du passage !!!
Aucune protection !!
Je suis pétrifié, et commence à me sentir angoissé…
En fait, cette angoisse n’est pas tant à cause de l’idée que des bouquetins puissent passer là, je ne me fais pas de soucis sur leur agilité. Cette angoisse est plutôt due à l’idée que, si d’aventure je me trouvais au pied de ce toboggan, je puisse avoir l’envie de le remonter !!!
Ayant fait le plein d’images et d’observations, je suis rentré au Peuil, en sachant qu’il me faudrait revenir, non pas par le Nord comme aujourd’hui, mais par le Sud, depuis le pied du Pic Saint Michel, au départ du plateau de Saint Ange…
Vendredi, midi et demie, plateau de Saint Ange… :
L’impatience de découvrir de nouveaux recoins, de trouver une solution ; le climat suffisamment clément même s’il a plu cette nuit, font que je suis en train de me préparer à randonner du vertige…
Les commentaires humoristiques des Bivouakeurs me reviennent à l’esprit.
Mon sourire s’élargit, de la chaude amitié que je ressens dans leurs propos…
Je suis flatté de leur envie de voir durer cette histoire, pour ces récits, que les émotions et l’inspiration me permettent d’en extraire.
Mais je souhaite, de tout cœur, avoir quand même le mot de la conclusion, dès ce soir si possible…
Les couleurs automnales des feuilles sur les arbres me remplissent de joie, tellement ce tableau de la nature est beau. Je laisse un petit message téléphonique à Guillaume, des fois qu’il ait l’envie de quelques clichés supplémentaires, sur ce type de paysage… Et quand il me rappelle, nous parlons avec le même plaisir de cette nature…
La remontée du Pré du Four, avec la majestueuse vision du Pic Saint Michel, me rappelle de lointains souvenirs d’escalade…
Dans la forêt, la terre du chemin est très grasse !
Je crains de mauvaises conditions, pour tout à l’heure, sur les vires…
Un peu après le Pas de l’Ane, je coupe droit dans les sous-bois, face à la pente. J’aime cet effort, intense pour le cœur, et qui me fait chaud… Le bruit des chaussures sur le tapis des feuilles; le craquement des branches sèches sous les pas; le tronc de l’arbre saisi de la main pour aider à la montée..
Sorti des arbres, la présence du Pic Saint Michel, sa volumineuse présence, m’enchante !
Je rentre dans le monde d’en haut…
Il y a, sous le Pic, plusieurs barres rocheuses les unes au-dessus des autres, créant plusieurs étages successifs de vires. Au moins trois étages, peut-être quatre.
Je traverse en biais vers la barre la plus basse.
Evidemment, un sangle est là, bien net.
En ai-je seulement douté ??
Son cheminement, légèrement descendant, est agréable. Et même parfois, l’ambiance y est forte, avec des profondes ravines vers le bas, bien abruptes.
Au pied de la falaise, des strates de calcaire jaune, créent de vrais trottoirs à un mètre ou deux au-dessus du sol. Largeur de ce trottoir : quarante centimètres ! Je fais l’équilibriste, et les emprunte à chaque fois…
Par moment, une trouée dans les arbres permet de voir, au loin, les falaises du Grand Cheval. A cette distance, je n’arrive pas encore à en distinguer suffisamment les détails, et ne vois pas encore l’éperon au centre du cirque austère. Toutefois le caractère impressionnant de ces hautes falaises est sensible, dû à leur ampleur.
A force de descendre petit à petit, en suivant le pied de la barre, j’ai le sentiment de me fourvoyer, trop vers le bas. De plus, la végétation s’épaissit, rendant la progression laborieuse. Je choisis un couloir, et le remonte, dans l’idée de gagner un étage d’altitude et de retrouver ainsi plus de panorama.
Ce programme réussit, en faisant toutefois un petit passage d’escalade, moitié sur caillou, moitié sur arbre…
Au débouché, je retrouve de nouveau un sangle, au pied de la falaise suivante ! Tout est si simple !!
Ce sangle est bien marqué, et circule dans une zone où la végétation est moins dense.
J’avance.
Le plaisir monte en intensité !
Un brin de tension se manifeste aussi en moi…
Je le sais bien : j’approche de la zone dans laquelle la jonction avec le parcours d’avant hier va pouvoir se faire.
Y aura t-il une jonction ?
La solution, la possibilité d’une solution, si elle existe, va m’être connue bientôt…
Je suis impatient.
Impatient d’avoir la réponse à cette interrogation, enfin !
Mais en même temps un peu inquiet.
Inquiet, parce qu’une réponse négative ne peut pas être écartée, et qu’alors le blocage peut être rédhibitoire.
Le sangle se faufile dans les replis et les arbres du terrain, et, sans que je ne l’aie vraiment anticipé, me dépose sur un petit replat, constituée par un virage serré au niveau d’une arête. Contrastant avec le champ de vision plutôt resserré qui prédominait jusqu’alors, je me trouve maintenant, d’un coup, face à un panorama « grand large » !!!
En un vaste arrondi, devant moi, se présente un cirque de hautes falaises, cachées jusqu’alors, et montant tout en haut, jusqu’à la crête !! Jusqu’au ciel !!
La vue est splendide, voire même impressionnante !
Ma marche en a été stoppée !
Bluffé par une telle surprise, par une telle beauté, je ne sais plus où regarder tellement il y a de choses à voir…
Je reprends mes observations, et cherche aussitôt l’éperon sur lequel j’ai terminé mon cheminement avant-hier. Je cherche le couloir dans lequel j’imaginais la descente possible…
Là-haut probablement, c’est lui ?!
Oui…
Et pendant que mon premier coup d’œil restait encore sur le panorama global, un bruit de cailloux, à gauche, pas loin, me fait tourner les yeux. A vingt mètres tout au plus, un bouquetin est là, inquiété par ma présence, et qui commence à fuir. Mon arrivée inattendue au détour du sentier l’a surpris. Il part sur le sangle, le même que je suis, à l’horizontale devant moi. Dans l’arrondi que forme le relief ici, je vois le bouquetin par le travers !!
A peine commence t-il à courir, que deux autres un peu plus loin, bien plus petits ceux là, détallent également sur le sangle. Et je suis là à contempler, en fait, une maman bouquetin et ses deux petits !!
Splendide !
Ils courent. Ils s’arrêtent, et me regardent. Ils re-courent. Ils s’arrêtent…
De plus, pour accentuer la magie de cette vision, le sangle est tellement étroit aux endroits où ils l’empruntent, que je me demande comment ils peuvent réussir cet exploit d’équilibre !!! Ils sont, comme les gravures égyptiennes, plaqués à la face rocheuse !!
Par contre, ces bouquetins, eux, sont mobiles. Ils sont même véloces…
Cherchant à m’asseoir pour profiter de tout ce spectacle, je trouve une pierre plate sur le côté amont du sangle. Elle est à bonne hauteur, et me paraît accueillante. Deux creux symétriques, adaptés à l’anatomie humaine, me font penser à ces sièges de tracteurs d’antan, en métal tout rouillé, sur lesquels les paysans prenaient place. Ayant enlevé quelques feuilles et cailloux de sa surface, je m’assoies… Parfait ! Cette assise est vraiment parfaite. Un nom me vient aussitôt, pour la baptiser : le Strapontin !
Voilà !
Le temps que je fasse ces trois mouvements, que je me retourne, j’ai perdu de vue les bouquetins… Ils n’ont pas pu traverser tout le cirque en si peu de temps, il est trop long.
Mais alors ? Où sont-ils ?
Mystère !
Je ne comprends pas…
Je m’en veux de ne pas avoir fait attention à bien les suivre des yeux. Maintenant, c’est foutu !
Je reviens à mes observations du secteur.
Le sangle traverse à l’horizontale sur cette strate très aérienne !
Est ce possible pour un être « non-bouquetin » ??
Je me pose la question sérieusement. Et plus particulièrement encore, à propos d’un passage tout en roche, tout en verticales, et apparemment rien à plat…
Ce cirque est infernal !!
La courbure qu’il adopte est utile à la belle vision touristique qu’il me procure, certes !
Par contre, cette vision étant de face pour la plupart du parcours, cela en complique l’analyse objective ! Et je doute de pouvoir faire le cheminement sans être assuré, avec corde et pitons…
Il est temps de manger. Cela fait environ deux heures que je cours, c’est le moment !
Assis sur mon strapontin, confortable, je regarde ce Pays fabuleux…
M’habituant petit à petit à ces présences oppressantes de si hautes roches, détectant des points d’aide sur la vire du sangle en face, reconnaissant l’éperon de mercredi passé, estimant que le couloir de descente est envisageable en tout cas pour sa partie basse, je reprends confiance et envie d’aller sur place, voir et tester…
Pour commencer, je choisi de rester sur l’horizontale, sur le sangle, et d’aller au bout du bout du cirque, pour retrouver les pentes herbeuses au delà, celles sous le sommet du Grand Cheval. De l’autre côté du cirque, a l’endroit où le sangle fini à ma vue, et où il passe sur la crête, je remarque que la trace est blanche, sur le calcaire ?! Et qu’elle monte en diagonale. Je note le détail, pour utiliser l’information si besoin était.
J’avance.
C’est pentu, bien sûr.
Mais cela passe bien.
La concentration est nette, mais pas trop intense.
Cela me laisse la marge de manœuvre pour regarder les lieux. Pour profiter du paysage.
Ici, comme tout à l’heure, les strates de calcaire forment un trottoir pour les pieds.
Seule la largeur change. Vingt centimètres !!
Ce n’est pourtant pas de l’escalade. Simplement de l’équilibre…
Mais je ne suis pas suicidaire : les pentes d’herbe ne sont qu’à un mètre en dessous, et ici, maintenant que je suis sur place, elles ne sont pas aussi raides que vues d’en face…
Tout est bien !
Passage au pied du couloir descendant de l’éperon de mercredi.
Confirmation que cela passera, en mettant les mains bien sûr, pour remonter ces marches d’escalier.
Je verrai cela plus tard…
Suite, à l’horizontale…
Vraiment, maintenant que je suis habitué, c’est du gâteau !!
Etre attentif, à chaque seconde, oui c’est vrai.
Mais crispé ? Non, plus là, plus maintenant !
Je commence à ressentir un vrai bonheur.
Je me retourne, pour regarder le parcours suivi : ça a vraiment de l’allure !!!
Quelle ambiance !
C’est fantastique !!
Je veux rester concentré, mais des éclats de rire sortent de la bouche.
Je sens le bonheur et la joie d’être là qui enflent en moi…
J’arrive à la trace blanche sur le calcaire, celle que j’avais repérée depuis l’autre bord du cirque. Cela signifie que je suis bientôt à la fin de cette traversée…
En regardant de près le blanc, sur le caillou, je constate bien que ce sont les sabots des bouquetins qui en sont l’origine. Il est facile d’y remarquer aussi les traces marron de la terre apportée là par eux, quand ils passent.
Le sangle reste sur une horizontale. La trace blanche, elle, monte en biais vers la crête.
Je choisis de faire confiance aux bouquetins, puisqu’ils passent là.
Aie !
Ce passage est délicat !
Le calcaire est un peu incliné, et non plus complètement plat. Les marches sont courtes, pour poser les chaussures. Il y a pas mal de gravillons. Et surtout, surtout !! le bord de la vire est là, tout proche, à droite… Je comprends, plus que je ne vois, qu’il y a la falaise en dessous. Qu’elle est très haute !!
Ici, c’est un passage dangereux ! Très dangereux ! Il pourrait paraître anodin, mais en fait il ne l’est pas. En cas de glissade, tout serait très rapide… Et le piolet ne servirait à rien sur ce caillou !!
Je prends conscience de tout cela, et m’applique au maximum, sans précipitation…
Quand j’atteins la crête, avec les marches de nouveau larges, et les pentes d’herbe, peu raides ici, je me sens soulagé, et me promets de passer au retour par l’horizontale en dessous, qui m’a paru plus sécurisante.
Je suis arrivé sur les pentes sous le Grand Cheval !!
Une première partie de mon envie vient de prendre réalité !!
Bonheur…
A suivre...........