Une fois à la Tête de la Plainie

La Tête de la Plainie mérite contemplation ou prospection, la première n'excluant pas absolument la seconde, celle-ci allait m'amener, plus tard, beaucoup plus tard, à une troisième, l'introspection. En clair, (qu'est-ce que je fous là !) accessoirement (mon dieu !).

L'histoire commence il y a une douzaine d'années en débauchant deux compagnons dans le but d'enlever de haute main cette cime altière qui domine la Jargeatte et sur le versant Est de laquelle le bon docteur Desmoulins écrira une des plus belles pages d'amour de la montagne et de la Tourte Grasse réunies. Le but de la cordée est de gagner cette cime par un trajet non conventionné faisant fi de toute voie dite normale.

Ce qui nous conduira de clapiers immondes en désillusions profondes, d'élévations douteuses en désescalades râpeuses pour s'achever, têtes basses, dans la voie susnommée.

N'empêche que, à montagne figée tête bornée, cette arête outrageusement exposée à mes yeux Triévois m'agaçait sérieusement et d'année en année me faisait rôder en son pourtour tel Matheysin devant une devanture de vins fins. Il fallait mettre un terme à cette provocation, trouver la bonne formule, effacer le doute, contraindre la gueuse. Ainsi, la contemplation à la jumelle me convainquit que l'accès à l'arête ne pourrait se faire que d'une façon détournée, légèrement sournoise donc.

La défense organisée à l'ouest étant constituée de tombereaux (pleins !) alignés en bon ordre, prêts à déversement au signal (n'importe lequel, n'importe quand).

Etude de terrain, étude de carte, ne manque plus qu'une reconnaissance, un sac, une gourde, un casque, pour le soleil, pas de corde, pas de pitons donc pas de masse, une reconnaissance est une reconnaissance sinon pourquoi pas du ciment et une gamatte, n'est-ce pas ?

Une reconnaissance est une manière de déambuler de façon nonchalante sans précipitation, l'air de rien, en touriste, donc je prends une piste forestière qui conduit benoîtement au tout haut de la petite station de la Jargeatte face au Col des Aiguilles, au parking où je gare ma petite voiture (toute petite, pour une reconnaissance) ; un agent de l'ONF engage la conversation et me pousse un peu sur le comment du pourquoi : "Z'avez au moins un portable ?". "Non, mais j'ai ma tabatière". Il se détourne, je pars reconnaître.

D'abord le torrent du Col des Aiguilles puis à doite dans un vallon dominé à l'Est par le Haut Bouffet à l'Ouest par les escarpements de l'arête Nord de la Tête de la Plainie. Tout droit dans le pierrier serait douce folie, ce sera rive droite, dans les schistes, fond de ravines, bord de ravines, haut de ravines, fond de ravines sur fond de pantalon, les chamois sont hilares. N'empêche que je gagne le haut du cirque tout au pied de la grande paroi vraiment splendide à contempler, ce que je fais longuement, mais là faut pas exagérer non plus, enfin... une belle vire à brebis me dépose au pied du ressaut de l'arête avec vue plongeante sur la face aux tombereaux.

J'ai reconnu, j'ai vu, j'ai su, mais encore parce que plus haut je ne vois guère, donc allons voir. Attention Jean-Marie ! Attention ! Pas de corde, sais-tu ? Le casque, pour le soleil, entendons-nous bien donc règle absolue, tu montes un peu d'accord, mais avec l'oeil aux fesses tous les mètres, tiens ! si tu laissais ton tabac dans l'herbe, là, hein ? comme ça, sûr que tu n'irais pas loin, non ? le tabac ?! mes chaussures à la rigueur.

Un mètre, qu'est-ce que c'est dans la vie d'un homme, dix mètres, cinquante alors ? Cent !! Guère plus ma brave dame, guère plus mais à descendre alors ? Ah !? Descendre dites-vous ? Faut pas plaisanter avec les mots madame, des choses comme ça on les pense si on veut, on ne les dit pas, voyez-vous.

Parce que maintenant, faut plus rire, ce n'est plus de l'escalade mais de la vraie tendresse, de l'adoration, chaque prise devient un prie-dieu, je suis un croyant, un vrai, plus que moi y'a pas. J'arrive pieusement à la zone de chargement des tombereaux. Malin, va ! A ma droite, une zone de dalles bien propres, oh ! pas verticales, non, non ! Je dirais plutôt plongeantes, pour l'élan... mais au-delà, peut-être la rédemption voyez-vous. Au-dessus, l'arête disgracieuse au possible mais qui m'attire, c'est reparti, à l'arête toute, chaque chose déplacée devra être remise à sa place sitôt son usage accompli.

Je suis à l'arête et ça va pas, mais pas du tout, en son faîte court une faille immonde qui la coupe dans la longueur et va buter contre un versant où les corneilles ont planté un panneau d'interdiction de survol. Demi-tour donc et retour aux dalles, en traversée pieds aux mieux, doigts, parties terminales, on cherche bien, c'est fait, calmer la jambe droite puis la gauche (y'a pas de règle). Trente mètres guère plus, dans la vie d'un homme..., beaucoup madame, beaucoup. Assis, du sac je sors la gourde et l'introspection, y'a rien d'autre, je pose le casque, il m'énerve. J'aurais mieux fait de prendre du ciment et... bon, y'a pas de mal à se rappeler au bon souvenir d'en haut, pas ! la suite ? banale, j'ai pris des prises, parfois meilleures, parfois absentes à l'instant, j'ai vu du génépi, j'en ai plein à la maison.

Le sommet était bien en haut comme dit sur la carte. J'ai cru ne pas reconnaître la descente, donc j'ai juré... Plus bas, j'ai fait contemplation, longtemps, en bricolant la source sous le Col de Corps, encore plus bas j'ai croisé un jeune chasseur de chamois, on a parlé, je pense qu'il m'a pris pour un âne. Je vais vous dire une bonne chose, tout n'est pas complètement pourri en ce monde, mais...



Septembre 2002

Jean-Marie Faure.

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