Nouvelles d’en montagne - 3 - Ancelin de l’hiver

Cela faisait quelques temps déjà que j’avais en tête d’écrire des paragraphes qui mettraient en avant des lieux particuliers et emblématiques du Vercors. Pour être plus précis, il s’agissait d'abord des Hauts-Plateaux, mais aussi du Glandasse. Ces territoires si particuliers, dont l’ambiance qu’ils provoquent ne peut laisser indifférent, et dont la sauvagerie est si prégnante qu’elle finit par laisser des traces, ne me quittaient pas l’esprit.
Alors, vouloir parler d’eux, tâcher de les raconter, d’accord ! Mais cela ne m’a semblé possible que si l’hiver faisait aussi partie de la danse.
Voilà donc quelle était l’idée de départ…

Transcrire des impressions, traduire des ressentis, sont des exercices d’acrobatie !
Je m’y suis risqué, malgré tout.
Cette montagne-là est trop puissante pour que je lui résiste.

Afin de donner du corps à ce texte, j’ai invité un personnage, et l’ai appelé Ancelin. C’est lui qui donne le fil conducteur de cette histoire. Toutefois parler ici d’histoire n’est pas le mot vraiment exact. Il s’agit plutôt simplement d’un tableau, d’une ambiance comme je le disais un peu plus haut. Et donc, ne cherchez pas l’intrigue, il n’y en a pas.







Ancelin de l’hiver


Quand on examine chacune des saisons de l’année, chacune comparée aux trois autres, il est bien évident qu’elles ont toutes leurs caractéristiques propres. C’est une lapalissade ! On pourrait ainsi faire la liste de ces particularités, de ce qui distingue ces saisons, et cette liste serait longue à n’en pas douter. Mais, parmi toutes ces particularités, il en est une qui étonne vraiment. Voire même qui provoque une sourde inquiétude. Cette spécificité-là appartient à l’hiver.
Oui, à l’hiver…
Il a cette curieuse propriété que d’allonger les distances !
En effet, dès la première tombée de neige, les chemins sur lesquels on marche habituellement en toute quiétude, et sans souci du temps qui passe, et bien ces chemins s’étirent, s’allongent d’un coup d’une façon surprenante. On a de plus en plus de mal à en arriver au bout. Comme si les mètres à parcourir devenaient plus longs parce qu’ils sont en blanc, au lieu d’être en vert…!? Cet allongement des distances, qui revient chaque année une fois entré dans le mois de décembre, provoque, notamment pour les habitants de la montagne, le sentiment déplaisant, parfois même un peu inquiétant, d’un isolement plus pesant…
Est-ce là le vrai poids de l’hiver ?
Sur les hauts-plateaux du Vercors, dans cette frange de montagnes qui oscillent entre quinze cents et deux mille mètres d’altitude, c’est particulièrement le cas : l’hiver dilate les étendues…
Cette « géométrie variable », et proportionnée à l’altitude où l’on se trouve, en arrive au point de rendre les hauts-plateaux si immenses, que la vie a du mal à s’y maintenir. Rares sont les animaux qui restent à vivre là, ou plus exactement à survivre, dans ces lieux rendus démesurés lors de cette froide saison. Et en tout cas aucun humain n’y parviendrait. Ne serait-ce même qu’un peu.
Aucun… ??



Ancelin a maintenant dépassé la cinquantaine.
Par sa stature, c’est un homme de gabarit moyen et de taille étroite, mais son allure générale reste toutefois correctement proportionnée. De ses muscles, que l’on voit facilement parce qu’il porte souvent jambes et épaules nus, on remarque de suite les arrondis et la forme en fuseau, caractéristiques d’un corps façonné par la constance de l’exercice physique. Cette carrure médium et fine laisse du coup clairement comprendre que la force pure n’est pas le trait dominant de son physique. Au contraire, ce qu’Ancelin a développé, dans ses randonnées au long court, ce sont des capacités d’endurance. D’ailleurs, lorsqu’il marche, sans précipitation aucune, il parait réellement infatigable et capable de se déplacer ainsi sans jamais plus avoir besoin de s’arrêter.
De son caractère, ce que l’on remarque immédiatement c’est sa bonne humeur. Il semblerait qu’Ancelin puisse traverser les roulis et tangages de la vie sans que ceux-ci ne parviennent à le déstabiliser, et qu’ainsi chaque jour qui se finit ait été aussi beau et réussi que les précédents. Mais ce que l’observateur ne peut voir de prime abord, c’est son intense volonté. Retranchée à l’arrière-plan par une pudeur omniprésente, Ancelin ne cherche pas à en faire ostentation. Pourtant, forgée aux rudes flammes de ses années passées, c’est bien elle qui s’avère comme ce qu’il a de plus résistant dans l’ensemble de ses forces. Cette volonté, souple et agile comme le sont ses membres, endurante tout autant que ses poumons ou son cœur, cette volonté l’amène à tenter et à réussir bien des choses qui sortent de l’ordinaire.

Dans sa vie au quotidien, la vie normale, Ancelin travaille à la mairie de Mortinieux, chef-lieu de la vallée du Luène.
Son affectation principale consiste à recevoir les usagers au guichet de l’état civil. Démarches simples ou complexes, de routine ou d’exception, rythment son emploi du temps sans que leurs reliefs n’en soient particulièrement saillants. C’est là la fonction nécessaire pour assurer le quotidien et pour être dans son époque. Mais Ancelin a également une autre attribution locale. Cette deuxième affectation, elle, consiste à prendre en charge la médiathèque intercommunale. Cela signifie entre autres de recevoir et de conseiller les abonnés des cinq clochers bordant le Luène. Cela consiste aussi à entretenir et à renouveler le stock des livres, photos ou vidéocassettes divers qui sont à disposition. Ainsi passent chaque journée les mercredis, et les après-midi des vendredis.
La médiathèque, ce sont plus de vingt mille documents couvrant tous les thèmes, sous tous les formats, et de toutes les époques. S’occuper de ces livres est pour Ancelin bien mieux qu’un travail : c’est un réel plaisir. Littérature, géographie, histoire, voilà quels sont ses thèmes de prédilection et, dès qu’on le questionne un tant soit peu sur ces sujets, il devient intarissable. Bien sûr il n’a pas lu chacun des ouvrages qui sont ici présentés au public. Mais par contre, les 528 livres et documents rangés sous l’étiquette « Histoire locale », l’histoire des forestiers, celle des chasseurs, des paysans ou des bergers, ces livres-là n’ont plus aucun secret pour lui. Et, par-dessus tout, quand la chance lui est donnée de tenir entre les doigts un livre ancien, un écrit remontant les siècles voire provenant du moyen-âge, alors son plaisir évolue en une véritable passion et la lecture de ce grimoire, en vieux français, se transforme chaque fois en un exquis breuvage, sucré au miel.
Telles sont les activités qui occupent Ancelin, au long des cinq jours qui rassemblent en un bloc l’intérieur de la semaine.

Pour les deux derniers jours de cette semaine, jours qu’on a pris l’habitude de nommer « week-end », Ancelin change complètement d’ambiance. Finis les bureaux étroits, abandonnés les quatre murs limitant les mouvements, laissé le plafond qui ferme le volume au-dessus de soi…
Commence alors l’autre vie, la deuxième vie, celle qui se fait au-dehors, au contact de l’herbe et des arbres, celle où l’on approche le pied des falaises et où l’on atteint les crêtes. Cette vie dont les limites ne se voient plus dans l’espace, et au cours de laquelle le temps n’est plus rythmé que par le soleil, ou par la lune…
Ancelin marche.
Ancelin randonne.
Et même, on peut le dire : il est un randonneur inusable.
Depuis de nombreuses années, il part dans ce qu’il appelle ses « itinérances ». Seul, sac au dos, couchant sous les étoiles chaque fois que possible, il part. Plusieurs fois l’an, que ce soit au printemps, en été ou à l’automne, que ce soit pour quelques jours ou bien pour plusieurs semaines d’à file, il marche sur les chemins et les sentiers. Équipé du minimum d’affaires, juste ce qui est indispensable, Ancelin traverse les vallées et s’enfonce dans les forêts, avec une prédilection pour les régions montagneuses, s’extrayant ainsi de la vie urbaine et pénétrant alors un monde fait de choses originelles et immuables. C’est là, se retrouvant en plein contact avec la nature, qu’Ancelin se sent le mieux. Là alors, il est en phase avec lui-même, dans ce qu’il a de plus profond.

Habitant non loin du Rhône, au milieu de cette plaine que la Drôme a façonnée avant de mélanger ses eaux avec celles du grand fleuve, la logique de proximité géographique l’avait amené à sillonner régulièrement la montagne de Glandasse, cette magnifique proue à la pointe sud du Vercors. Mais ce voisinage était loin d’être la seule motivation à fréquenter le massif. Point d’orgue de la Réserve naturelle, le Glandasse et les Hauts-Plateaux avaient fourni à Ancelin tous les ingrédients dont il pouvait rêver. Et ces territoires hors du commun le pétrissaient à chaque fois un peu plus : dans ses jambes à cause de leurs forts dénivelés ; au travers de ses yeux par leurs étendues envoûtantes ; et dans son cœur grâce à leurs beautés infinies…

Quiconque connait les hauts-plateaux, même pendant l’été, a forcement ressenti en lui l’impression d’approcher une limite : celle autorisée à l’être humain. Vouloir passer là-haut quelques heures, même si cela ne se qualifie pas d’exploit, demande tout de même un effort sérieux, à commencer par celui de se hisser au long des presque 1500 mètres de dénivelé qui les séparent du fond des vallées. Pour la plupart des visiteurs, arriver là-haut, s’asseoir un moment sur l’un des rochers calcaires, se reposer, est en général le but visé. On sait d’avance que le chemin de retour est suffisamment long et on n’a pas envie de laisser filer les heures avant de redescendre.
D’autres visiteurs choisissent de continuer leur balade sur les plateaux, et tentent d’en traverser les espaces d’altitude. Ceux-là, moins nombreux, déjà bons marcheurs, ne craignent pas la soif ni quelques douleurs supplémentaires en fin de journée.
Et puis, rares parmi l’ensemble, une poignée de ces visiteurs veulent rester plus longtemps sur place, afin d’augmenter cette quantité de temps où ils s’imprègnent de l’atmosphère si particulière du Glandasse et de son incontournable attirance. Combien sont-ils, ces téméraires qui, non contents d’être montés, puis d’avoir traversé, veulent en plus dormir une nuit ici ??
Bien peu, à n’en pas douter !
Ancelin est un de ces rares-là.
Lui voulait faire plus que de seulement passer sur les plateaux, et mieux que d’en avoir des souvenirs.
Il voulait les vivre !
Les hauts-plateaux, le Glandasse, ces terrains si hauts et si éloignés, rebutants et parfois même un peu dangereux, Ancelin visait à les apprivoiser, les acclimater à sa présence, et arriver à faire qu’ils deviendraient comme un jardin pour lui. Et lui comme un invité pour eux.

C’est à partir de ce moment-là qu’a commencé sa démarche particulière et spécifique. On aurait pu parler, en lui, de « période glandassique » qui, à l’égal des périodes géologiques de formation du Vercors, forma dans son esprit, et par couches sédimentées, la structure de son projet.
Cette démarche trouvait ses appuis sur deux socles.
Le premier socle était sa longue expérience des itinérances. Au cours de ces multiples randonnées il avait effectué de nombreux tests qui portaient sur le matériel à emporter, et principalement sur leur poids. L’idée était de simplifier puis d’optimiser la charge emmenée dans le sac à dos. En acceptant d’éliminer les superflus, Ancelin était arrivé à des résultats remarquables : en état de fonctionnement, avec tout le nécessaire pour être complètement autonome, y compris le couchage et les ustensiles d’intendance, le sac ne pesait pas plus de 5.5 kilogrammes ! Chaque jour de nourriture nécessitait seulement 0.750 kilogramme supplémentaire. Ce qui fait que pour démarrer une itinérance d’une semaine le total pesait 11 kilogrammes en tout et pour tout. Pour l’eau, une simple bouteille de trois-quarts de litre faisait l’affaire, qu’il remplissait à chaque fois que ses pas traversaient un ruisseau. La réserve d’eau était bien sûr à adapter aux circonstances et aux régions traversées : le problème n’est pas le même quand on randonne dans les gorges du Verdon au mois de mai, ou dans les Pyrénées au mois de septembre…
Tout cela, et bien d’autres détails, était le résultat de plusieurs années d’évolution, opiniâtre et cumulée.
Le deuxième socle était son habitude des lieux.
Ancelin avait abordé un à un toutes les aspects du Glandasse et des hauts-plateaux.
D’abord les chemins d’accès. Il connaissait chacun d’entre eux. Pour être bien exact, il connaissait tous les chemins indiqués sur les cartes, évidemment, mais en plus il avait reconnu les autres chemins, ceux de l’ancien temps, ceux qui ont été oubliés parce que manquant d’entretien faute d’avoir les bergers ou les chasseurs qui les empruntent. Il les connaissait, ceux-là aussi ! Et parfois même il les réaménageait légèrement, dans l’idée qu’ils reprendraient ainsi un peu de leur vie d’antan.
Les points d’eau ensuite : cette recherche avait été plus ardue car les indications des cartes ou celles des livres traitant de cet aspect étaient fort rares. Il lui avait bien sûr fallu lire, traquer les informations écrites, mais surtout il avait fallu aller sur place, à chaque fois sans certitude, pour trouver ici un petit filet d’eau, là une maigre vasque sous un porche, plus loin encore un reste de drain, taillé dans un tronc tellement vieilli que les fentes ne récupéraient qu’un fin ruisselet du liquide précieux. Mais cumulées ainsi, ces informations lui avaient donné une connaissance maximale sur le sujet. Il en concluait qu’il pourrait se tirer d’affaire d’à peu près n’importe quelle situation, et disait que, où qu’il soit, en moins de deux heures d’une marche soutenue, il trouverait tout le temps de quoi boire, même l’été, ce qui est une gageure ici.
Ces randonnées, nombreuses et croisées, lui avaient également donné une telle maîtrise des lieux qu’il pensait, sans forfanterie, que même si un brouillard dense le prenait dans son piège de gris il saurait quand même s’en sortir, et redescendre dans une vallée.
Tel était le résultat qu’avait acquis Ancelin au bout de ces nombreuses années.

Les dolines ou vallons suspendus, les couchers ou levers du soleil, les arènes des tétras lyre, les couloirs dans lesquels les chamois jouent au printemps et où les bouquetins se défient à coups de cornes à la fin de l'automne, n’avaient ainsi plus de secret pour lui… Les occasions étaient nombreuses où il passait deux jours consécutifs, voire trois, là-haut, à observer toute cette vie sauvage et merveilleuse, à profiter de toutes ces beautés chaque fois renouvelées…
Parfois aussi croisait-il un autre marcheur, celui-ci empruntant prudemment le sentier de grande randonnée ; ou bien encore un jeune du Diois, venu dormir une nuit dans la cabane de Châtillon. Ces moments de discussions étaient toujours agréables, et ne donnaient que plus de relief à la solitude qui le reprenait ensuite, après la séparation. Mais cette solitude n’était jamais une peine, bien au contraire. Cette solitude, voulue, recherchée, était comme une logique, quelque chose de naturel, et presque une joie. Elle n’était pas non plus le rejet d’une civilisation de la vallée, ni une lourdeur qu’Ancelin aurait eue à subir. Non. Cette solitude était facile, peut-être même innée et, de ce fait, nécessaire voire indispensable.


Passer plusieurs jours sur le Glandasse était maintenant tout à fait maîtrisé. Vint alors le moment où l’envie de passer plusieurs jours, mais en hiver cette fois, lui paru naturelle. Cela n’avait pu prendre corps qu’après toutes ces étapes préalables. Cette envie était le résultat tout à la fois de sa préparation très structurée et de ses visites répétées depuis le printemps jusqu’à l’automne. Elle venait aussi d’un rêve issu de l’enfance. Dans ce rêve se trouvait le besoin, peut-être diffus, d’aller à la rencontre de l’exceptionnel. Mais d’un autre côté, et clairement cette fois, se dégageait un amour infini pour la nature puissante et sauvage. Et dans ce « Vercors-extrême », où s’additionnent vastes espaces et rude climat, l’Ancelin devenu adulte trouvait tous les ingrédients permettant de réussir l’alchimie de son rêve.
Ancelin montait donc maintenant pendant l’hiver sur les hauts-plateaux…
Une journée déjà, pour commencer.
Puis il allait y coucher, une nuit.

Arriver sur les hauts-plateaux, vers la fin janvier, aux dernières lueurs d’un après-midi, et après parfois plus de cinq heures de marche ininterrompue, n’a rien d’une balade anodine. Le corps, dont la réserve d’énergie a déjà été entamée par l’effort de la montée, doit ensuite résister aux basses températures et au vent du nord, qui viennent chacun soustraire son lot de calories. Quand arrive le moment de stopper la marche pour installer le couchage, les minutes sont comptées : la chaleur du corps n’est pas infinie et son épaisseur est bien fine autour de la peau. Le froid, pénétrant par tous les interstices, entame aussitôt cette chaleur. Trop tarder avant de se mettre dans l’abri du duvet sous la petite toile et c’est le gel qui prend alors le dessus. Et si le gel mord, c’est toute la précision des gestes qui est alors réduite. Donc à nouveau les minutes qui défilent pour chaque préparatif suivant. L’engrenage est très rapide à se mettre en action pour réduire l’élan vital…
Dans cette danse acrobatique entre la fine chaleur d’Ancelin et le gel implacable des hauts-plateaux, il est facile de savoir qui des deux est le plus fragile, et le plus vulnérable. Ancelin savait bien qu’il ne prendrait pas l’avantage : tout au plus pouvait-il espérer équilibrer la situation.

Une fois dans le duvet, sous la protection des plumes d’oie, la situation s’améliorait.
Les températures négatives et les rafales du vent ne pouvaient plus vraiment lui faire mal : là il était à l’abri. Peut-être n’était-ce qu’un abri illusoire, et temporaire, mais Ancelin ne lâchait alors plus prise. Il s’appuyait sur sa préparation minutieuse, sur sa capacité à endurer, s’il le fallait, les pires conditions du temps : il n’avait pas peur !
Non seulement il n’avait pas peur, mais bien au contraire il profitait à plein de chaque sensation. Le bruit du vent, poussant tout autour de lui cette poussière de neige, et transformant en glaçon tout le reste, l’apaisait même au plus profond…
Surtout, Ancelin éprouvait en lui une force incomparable, contre laquelle aucune autre ne pouvait entamer sa solidité. Cette force c’était le bonheur de vivre enfin son projet dans la façon la plus achevée que son rêve lui avait laissé entrevoir. Etre là, en plein milieu du haut-plateau, au cœur de cette nature, qu’il connait si bien et dans ce qu’elle a de plus pur, ne pouvait qu’élever au plus fort degré son enthousiasme et sa plénitude. Contrairement à toute logique, Ancelin ne se sentait pas fragile ici. Cette nature, cette neige, ces vastes étendues glacées qui s’ouvrent jusqu’aux panoramas les plus lointains, lui donnaient la force adaptée pour vivre ces heures en toute quiétude.

Il finit par savoir y rester plusieurs jours, et donc à y dormir plusieurs nuits !
Bivouaquer seul par une température de -12° C ne lui faisait aucun problème.
Pas plus que par -15°C.
Il lui était même arrivé de rester avec -20°C, sans que cela ne soit difficile, ni physiquement ni moralement.

Dans ces conditions-là, celles où la limite du danger devient toute proche, et où il ne faut aucun imprévu afin que l’épisode envisagé se déroule comme si tout était simple, dans ces conditions-là Ancelin était parvenu au niveau voulu. Il pouvait rester serein. Comme quelqu’un qui profite tranquillement de son jardin…






Voilà…
Vous savez tout.
Je vous ai raconté tout ce que je sais de l’histoire d’Ancelin.
Aujourd’hui, nul ne peut savoir jusqu’où le mèneront ses idées, et les projets qui sont en lui. Ce qu’il fait semble déjà tellement hors du commun qu’on ne saurait comment anticiper la tournure de ses évolutions futures… ???
En tout cas, la dernière fois que je l’ai croisé, tout allait vraiment bien.
Nous nous étions fixé rendez-vous sur les crêtes du Vercors, à la lisière des Hauts Plateaux.
Lui était arrivé par l’ouest. Et moi par l’est.
C’était en automne.
Comme souvent à cette saison, de magnifiques journées se produisent.
La fraîcheur nocturne de ce début octobre avait condensé l’humidité de l’air ; et du coup la rosée avait déposé au sol toutes les poussières : la visibilité était éblouissante, et les paysages étaient beaux comme on n’aurait jamais osé l’espérer. Dans la journée la température fut assez chaude pour nous laisser évoluer en toute liberté. Et l’absence de vent finissait de rendre la montagne accueillante au plus haut point. Ainsi, rien ne pouvait être mieux réussi pour favoriser ce moment…
Nous avons passé quelques heures à marcher, et à parler, ensemble, sur le fil des arêtes, profitant une fois de plus de ces décors hissés à leur perfection.
La journée a fini.
Et puis nos chemins durent se séparer.
Comme chaque fois dans ce cas-là, suivant un rituel tacitement établi, et particulièrement si nous nous trouvons dans un lieu très reculé, nous nous serrons la main. C’est une façon d’humanité… Ancelin maintint alors sa poignée de main quelques secondes de plus que de coutume, comme pour laisser passer cette force qu’il puise ici-haut, et me la transmettre.
Et puis il est descendu, traversant le pierrier en diagonale.

Le sourire illuminant son visage, la joie débordant de ses yeux, sont deux images qui se gravèrent dans ma mémoire.

Courant janvier, je reçu une photo par mail. Ancelin me l’avait envoyée. Elle montrait son petit abri de bivouac, en toile verte et légère, posé sur la neige, blotti sous une branche basse de sapin. Tout son matériel de couchage était visible, bien protégé en-dessous. Une courte légende évoquait le lieu : l’ancienne jasse de Chamousset !
Et oui : Ancelin de l’hiver était donc reparti chez lui …






Seyssinet, le 23 février 2013

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