Dévoluy, l'Incomparable !! -6- Un chamois

DEVOLUY ,   L’INCOMPARABLE  !!        - 6 -
 
 
Quelque part au fond du cerveau était resté incrustée l’envie d’écrire ce qui s’était déroulé cette après-midi de septembre.
Un déclic a enclenché la décision…
Ecrire, c’est une façon de ne pas laisser filer dans le flou définitif du temps qui a tourné, les instants magiques, survenus en quelques minutes, voire en quelques secondes.
Ecrire, c’est aussi mettre dans un cocon ces impressions fugaces et ces sensations merveilleuses éprouvées alors, comme on le ferait avec des bijoux d’or fin dans un écrin de velours…
 
Mi-septembre.
J’étais allé faire une visite à ces fameuses vires de la face ouest / nord-ouest de la Tête de Garnesier, dont il avait été question dans un long fil de Bivouak.
La journée de balade fut pleine, trop pleine, de sensations pour que j’arrive à les restituer toutes en un seul texte. Je n’ai pas cette facilité d’écriture-là. Cela m’obligera donc à continuer, plus tard, le récit commencé aujourd’hui.
J’ai alors choisi de préserver d’abord ce moment de l’après-midi, une heure tout au plus, pendant lequel je n’ai plus été un randonneur solitaire, dans la montagne…
 
 
 
UN CHAMOIS
 
 
 
C'est en redescendant de la Tête de Garnesier justement, que la chose s'est produite.
 
Le retour depuis le sommet de Garnesier imposait de traverser le pas de l’Ane. Ce nom désigne tout à la fois un col, au pied de la face ouest de la Tête, et aussi une traversée horizontale acrobatique dans une raide pente de marnes, au pied des ressauts de la-dite face ouest. Cette traversée est un genre de terrain que l’on trouve en Dévoluy, mais qui n’est pas très recommandable, en particulier s’il venait à être mouillé.
Pour en arriver au col, la descente dans le versant sud-ouest obligeait à un détour vers le bas afin de franchir la dernière barre de falaise, et cela signifiait du coup une remontée, dans un pierrier, un peu pénible en fin de journée. Ce petit col allait être ainsi l’occasion d’un repos mérité.
Une fois au col, et pour avoir une meilleure vue sur cette face, je me suis éloigné de quelques distances en direction du Chamousset, cherchant sur la ligne de partage des eaux une bosse faisant office de belvédère. Ici, une grosse pierre, assez plate pour être accueillante, allait servir de siège face au décor de ce complexe versant, orienté ouest et nord-ouest !
La clarté de cette fin d’après-midi, permettait d’en observer correctement les reliefs. A partir du pas de l’Ane, et du bas jusqu’en haut de la face, de raides ressauts rocheux se succèdent entrecoupés de pentes raides remplies de cailloutis. Ils forment un ensemble torturé qui, s’il n’est pas d’un seul jet n’en est pas moins de toute évidence infranchissable directement. La qualité, plus que douteuse, de la roche de ce secteur inspire à l’alpiniste potentiel une répulsion franchement salutaire. De la droite vers la gauche, cette face n’est pas plane non plus. Quelques inflexions en creux et en bosses, et en particulier un couloir bien marqué, ajoutent à la complexité de sa structure. Je regardais avec d’autant plus de plaisir toutes les subtilités des itinéraires cachés dans cet ensemble, et me remémorais avec délectation leurs détails, découverts le matin même en empruntant chacune de ces belles vires. Il faut dire que rien ne laissait croire qu’il y aurait de tels parcours possibles, finalement peu difficiles, et pour lesquels l’exposition au vide crée plus de magnifiques sensations qu’elle ne provoque de réels dangers. Je prends aussi la mesure de l’audace de ceux, rares, qui osent les premiers défier la ruse de ces terrains, perçant ainsi les secrets protégés en leurs replis…
 
Finissant le casse-croûte, je tâchais aussi de me faire une opinion sur cette traversée horizontale à venir, le pas de l’Ane, et ses travers exposés.
Sur Bivouak, de pertinentes réflexions avaient mis en garde sur le côté dangereux du passage. En effet, ce n'est pas une mince affaire, que cet endroit ! Ce n'est probablement pas difficile, mais quand même…
Le pas de l’Ane !
Tout en calculant comment il fallait passer vite là dedans, mais pas trop, je scrutais ce tas de cailloux qui constitue la zone en question : délité vers le dessus, raide au-dessous !! Entre les deux, un petit intervalle, par endroit étroit de cinquante centimètres, mais assez plat tout de même, permet d’en faire la traversée. Il faudra frôler la roche au plus près, voire frotter l’épaule contre certaines de ses protubérances. Mais bon, cela devrait quand même se passer bien. A mi-parcours d’ailleurs, une partie surplombante procurera un abri temporaire pour reprendre un peu le souffle, à condition qu’elle ne s’écroule pas elle-même…
 
Que c’est curieux !
Dans ce secteur où l’impression première est que rien ne tient, où l’on a l’impression que tout pourrait se desceller et tomber jusqu’au fond, dans ce lieu où l’on peut s’attendre à tout instant à une terrible avalanche de pierres, il n’y a pas un bruit ! Pas un caillou qui ne roule. Rien. Comme si l’on était dans un désert…
Le même silence que celui d’une dune de sable fin, un jour sans vent…
Et pourtant, dans ce calme, sous cette apparence de tranquillité, il ne faut pas s’y tromper : le danger existe, et vouloir passer là ne peut pas être anodin.
Continuant de manger les quartiers d’orange, je plisse les yeux, pour forcer la vigilance à monter d’un cran, et à faire en sorte que ce sixième sens, qui perçoit l’imperceptible, celui qui détecte l’improbable, se mette bien en route. Il sera nécessaire, sous peu.
 
 
J'en étais là de ces réflexions, lorsqu'un mouvement d'ombre dévia l’attention vers la gauche, en direction des éboulis du col de Corps. Plus précisément, l'ombre avait bougé sur le fil d’un éperon, éperon remontant depuis ce grand pierrier jusqu'en direction du sommet de la Tête de Garnesier.
Et c’est là que je l'ai vu !
 
Dans la partie inférieure et sombre de la face, un chamois était apparu. Il se tenait sur un promontoire aérien, et du fait d’un contre-jour provoqué par la lumière frappant les éboulis à l’arrière plan, ce chamois éblouissait à la façon d’une ombre chinoise. Il était monté sur le promontoire par le côté caché. Arrivé là, bien campé sur ses pattes, maintenant immobile, il regardait dans ma direction.
Pour ma part, bien calé sur le séant, je le fixais pareillement, dans le sens opposé.
Nous venions de nous voir réciproquement, dès le premier instant de la rencontre.
N’osant bouger ni l’un ni l’autre, de longues secondes se sont écoulées en observations pointues, chacun jaugeant en quoi la présence de l’autre pouvait changer les paramètres. Nous étions à peu de chose près, sur la même courbe de niveau, et de l’ordre de deux cents mètres nous séparaient. Entre nous, une barre de falaise en diagonale, raide et délitée, créait une limite naturelle évidemment infranchissable pour ce qui me concernait. Le chamois lui, devait forcement comprendre qu’il ne risquait rien de moi car ces abrupts verticaux nous séparant lui donnaient toute sécurité d’agir à sa guise.
Cette barre nous laissait chacun dans notre part, chacun dans son monde, sans espoir pour l’un ou sans crainte pour l’autre, de pouvoir jamais se rencontrer.
 
Il se décida.
Par petites avancées successives, il se mit à trotter menu, d’abord sur l’éperon, puis ensuite dans le travers de la pente, le long de la-dite diagonale, un temps montante, puis de plus en plus horizontale, une diagonale tendant surtout à nous rapprocher. À intervalles réguliers il jetait des coups d’œil, inquiet peut-être, vigilant à coup sûr, vérifiant que je ne bougeais pas de ma place, sur le col.
Puis il s’avançait encore un peu…
 
Assis, je ne bougeais pas.
Surtout pas !!
Je ne risquais pas de bouger, tellement cette situation était magnifique, et tellement je souhaitais qu’elle dure le plus longtemps possible !!
Comprenez-moi !
D’abord, dans l’habitude des choses, quand on voit un chamois en montagne, on n’est pas à côté de lui : il y a de la distance entre lui et vous. Ensuite, dès qu’il vous voit ou plus exactement aussitôt qu’il le juge nécessaire et c’est en général très vite, il prend la poudre d’escampette et, en quelques secondes, il se trouve fort loin. Ce qui a pour conséquence que, quand on peut procéder à l’observation, elle se fait à plusieurs centaines de mètres d’écart. Il y faut pour cela les jumelles. Ou le téléobjectif !
Voilà l’habitude. En tout cas, voilà l’habitude qu’ils m’ont donnée de les voir.
 
Et là, aujourd’hui, contrairement aux choses de la vie, ce chamois s’approche !!
Il y a quelques dizaines de secondes, il était à deux cents mètres.
Maintenant, il ne se trouve peut-être plus qu’à cent mètres !!
Et c’est lui qui bouge !!!
Remarquez, c’est bien parce que lui le décide, que les événements se passent de cette façon…
Il n’aurait évidemment pas suffit que ce soit moi qui les veuille ainsi.
 
 
Au fur et à mesure de cette avancée magique, il se propageait dans ma tête une réaction d’alerte intense, un échauffement des circuits internes.
Voilà.
Par une analogie incongrue, ce développait un parallèle de situations.
De la même façon que le montagnard-photographe, quand il est chez lui, avec l’ordinateur, trace des pointillés sur ses images de montagne pour décrire les chemins qu’il a empruntés, ce chamois, dans son terrain intime, par l’empreinte de ses sabots, traçait un pointillé incroyable sur le versant de la Tête de Garnesier.
Dans cette face que j’avais scruté un quart d’heure durant, dans cette face que j’avais imaginée remplie de dangers et de chutes de pierres meurtrières, dans cette face où je n’aurais pas envisagé de vouloir croire que l’on pu s’y déplacer, dans cette face pourtant le chamois se promenait tranquillement et, si ce n’était ma présence qui devait le soucier quelque peu, il ne prendrait sûrement pas la peine de trotter, ou de se presser.
Comme certains le disent, en langue moderne :  « j’hallucinais !!! »
Par cette chimie du cerveau qui, dans les instants intenses, ressemble aux bouillonnements d’un acide sur un métal, se gravaient dans ma mémoire chacun des mètres que les foulées de cet animal agile parcourait. Ne voulant perdre aucune des informations concernant le passage incroyable que ce maître des lieux faisait apparaître devant mes yeux, j’obligeais les neurones à un sprint affolant pour que tout point de repère dans la face, pour que tout renseignement, soit stocké dans une cellule, afin de pouvoir le retrouver ensuite, une fois l’événement fini !
Imprimer le parcours !!
Tel fut, en l’instant, mon idée, mon obsession, voyant ce chamois emprunter un tel chemin. Là, guidé par les évolutions de l’habitué des vires aiguës, je comprenais au fur et à mesure l’existence d’un cheminement incompréhensible autrement…
À l’instar des ces oiseaux qu’on lâche une seconde du regard et que l’on ne retrouve plus ensuite dans le bleu du ciel, je craignais, si je détournais les yeux ne serait-ce qu’un instant, de ne pouvoir récupérer le fauve de son pelage dans les marrons et les gris du fond rocailleux. L’enthousiasme me prenait crescendo de le voir cheminer ainsi. Mais en même temps l’inquiétude me serrait à l’idée de le perdre, par négligence, au milieu de cette face.
 
Dans un instant de répit, parce qu’il s’était une fois encore arrêté pour m’observer, j’anticipais ce que pourraient être les futurs passages secrets qu’il allait emprunter. Je traçais mentalement des trajectoires potentielles en avant de sa position. J’essayais d’imaginer ce qui allait se passer.
L’une de ces trajectoires menait droit au-dessus de moi.
Il s’agissait là d’un balcon suspendu, étroit, aérien, inimaginable, un balcon qui se trouvait vraiment à l’aplomb de l’endroit d’où j’observais, à cinquante mètres de distance à peine. Ce balcon fendait à l’horizontale l’arête montant à la verticale depuis le col jusque vers le sommet. Ce croisement de lignes perpendiculaires entre elles, magistral bien sûr dans sa perfection géométrique sans pareille, enchanteur aussi parce qu’il me plaçait, tel le spectateur privilégié d’un théâtre, à l’orchestre et au plus près de la scène où l’acteur pouvait venir produire son rôle, ce croisement des lignes me faisait pâmer d’un plaisir possible, mais d’un plaisir non encore certain !
Ce ferait-il que, par un hasard hors norme, ce soit là justement le chemin que veuille emprunter le chamois ? Allait-il confirmer dans quelques petites secondes ce flash qui vient de me percuter ?? Je n’osais croire qu’un tel enchaînement de faits pourrait être le futur de la prochaine minute. Et je n’osais affirmer qu’une telle idée, si éblouissante, pouvait se concrétiser sous mes yeux, ainsi, ici !! Assis, toujours à l’affût des mouvements du maestro des vires, le regard était pétillant d’une joie forcément tout intérieure.
J’attendais.
Ce plaisir intense, muet parce qu’il ne fallait évidemment pas crier maintenant, gonflait dans mon corps.
 
Le chamois avançait.
Arrivant dans un creux de la            face, une sorte de large couloir, il allait disparaître de mon champ visuel dans ce repli du terrain !
Malheur !!
Il disparut…
Malheur, et je ne peux rien faire !
Rien faire d’autre que d’attendre, attendre qu’il ré-apparaisse du couloir, là où la suite de son cheminement se trouvera, et l’aura emmené…
Un instant le trouble me prit, l’anxiété aussi, à l’idée que tout le scénario s’arrête ainsi, que tout ce scénario se dissolve dans un recoin sombre et masqué d’un couloir pierreux idiot…
Un brin de colère cristallisa…
Et, pour conjurer ce mauvais sort qui semblait pouvoir faire tout capoter avant que le dernier acte ne fut joué, je pointais les yeux dans toutes les zones de la face susceptibles de voir ré-apparaître le chamois : à droite sur le balcon inimaginable bien sûr ; mais aussi, en haut au-dessus de ce surplomb ; ou encore, en arrière au cas où il aurait fait une épingle à cheveux dans les cailloux…
Partout !
Comme sœur Anne dans le conte pour enfants, comme sœur Anne je regardais mais ne voyais rien venir…
J’égrenais ces secondes, si épaisses qu’elles finissaient par ne plus couler à travers le goulot du sablier, et je surveillais le balcon qui me semblait, de tous les possibles, être celui le mieux probable…
J’essayais d’évaluer si, d’après la distance estimée du repli, d’après la vitesse visualisée du chamois, cela pouvait être cohérent avec le temps qui s’écoulait en attente anxieuse…
Mais je n’y arrivais à aucun résultat, sauf à de la contrariété.
D’ailleurs, il aurait très bien pu s’arrêter quelque part entre les deux, ce satané chamois !!
Je sentais que j’allais pester après l’animal.
Il ne revenait pas quand il fallait…
 
Et puis non !
Non !!
Non, je n’allais pas pester !!!
Non, parce que tout d’un coup, là-haut dans les airs, là-haut à ce qui pour moi correspondait à l’entrée de ce balcon aérien et inimaginable, là-haut venait de ré-apparaître quelque chose…
Une petite forme d’abord, qui avait bougé.
Une petite forme qui avançait, au même rythme que le chamois de tout à l’heure.
Une petite forme qui grandissait, se détachant de mieux en mieux sur le balcon. Une petite forme qui a finit par ressembler complètement au chamois de tout à l’heure.
Une grande forme, maintenant, qui m’a alors créé le plus parfait des soulagements.
Je réalisais qu’ainsi cette histoire du cheminement secret n’était pas encore terminée, et qu’elle me serait racontée jusqu’à son bout, jusqu’à sa fin, là-bas tout à droite, à l’extrémité du balcon, à l’endroit où il se finit et se mélange à la face sud de la Tête de Garnesier…
Bonheur !!!
 
 
Le chamois s’arrête, me regarde une fois encore. Il se trouve exactement à l’endroit qui est le plus proche de moi. Ce sont presque cinquante mètres d’intervalle, entre nous deux. Il repart en trottant, s’arrête une fois de plus, puis se lance maintenant dans une folle course ! Sur ce qui m’apparaît être une pente presque verticale tellement elle est raide, il court horizontalement à longues foulées, trouvant les appuis plats nécessaires à sa voltige, élégante mais effrayante. Je le vois par son flanc droit, et son corps sombre se détache sur le fond clair de la roche qu’il longe. Impossible de la perdre de vue, ainsi. Cette vision est d’une pureté aussi parfaite que celle d’un hiéroglyphe égyptien, le mouvement en plus. C’est un spectacle de toute beauté !
Quelques secondes lui ont suffit pour se mettre définitivement hors de porté de l’intrus que je représente en ces lieux. Et, ne coupant son élan qu’au bout des cent mètres du balcon, à la toute fin du passage, en deux ou trois rebonds sur quelques cailloux un peu hauts, il disparut pour de bon à mes yeux, sans même juger bon de me faire un quelconque salut d’adieu…
Je me retrouvais alors seul, à nouveau, face à ce paysage si minéral…
 
Les quartiers d’oranges sont encore dans les doigts ! Je n’ai eu ni le temps, ni le réflexe de les mettre en bouche !! Tout cela n’a probablement pas duré cinq minutes, et je suis un peu sonné de ce que je viens de voir. Un instant est nécessaire pour reprendre les esprits, et réaliser ce qu’il vient de se passer…
Reprenant depuis le départ, je balaye l’ensemble du versant, depuis l’éperon du début complètement à gauche, jusqu’au point de sortie à l’extrême droite, en passant par le balcon inimaginable droit en face de moi…
C’est pourtant bien vrai !!
Un sourire d’enchantement se dessine sur mon visage, au fur et à mesure que je réalise la chance qui m’a été envoyée d’assister à ce ballet du chamois funambule.
De gauche à droite, de droite à gauche, je renouvèle le mouvement, et parcours ce chemin du regard, sans fin.
 
Forcement l’idée me vint qu’il faudrait aller voir sur place l’allure de ce chemin…
Repensant à tous ces sangles suivis en Chartreuse, à toutes ces sentes remontées en Vercors, là où chamois et bouquetins marquent leurs habitudes, revenant à la belle trace suivie ce matin même sur la majestueuse vire un peu plus haut dans cette même montagne, je me dis qu’il fallait voir, et voir si peut-être cela pouvait passer pour un  « humain » dans un tel lieu…
Il n’y avait en tout cas pas de danger à aller au départ, sur l’éperon où est apparu le chamois. Et que, si la suite se compliquait de trop, il serait toujours temps d’arrêter la reconnaissance, et de revenir bien gentiment sur le sentier du retour à la voiture. Le plan, vu de cette façon, à tout pour être raisonnable, donc je peux mettre en œuvre sa première étape.
 
Déjà, il faut traverser le pas de l’Ane !
Avançant en direction du col, et comme cela se produit si souvent quand on se rapproche de ces reliefs chaotiques et fracturés, la traversée du pas apparaît finalement moins complexe, moins acrobatique, moins difficile. Ce n’est quand même pas une piste piétonne de centre-ville, mais tout comptes faits, çà va bien. Le surplomb est là pour aider à reprendre un peu le souffle, comme prévu et, puisque aucun caillou ne se décide à tomber, par une marche volontaire mais précise, je finis le franchissement de cette zone.
L’éperon du chamois est maintenant là, au-dessus de moi. Il faut le contourner par la gauche, et trouver le biais qui permettra d’accéder sur son fil pointu. Tout s’enchaîne bien, sans complication, donc sans hésitation ni perte de temps. Un raide couloir, très resserré, encaissé sous une impressionnante lame de roche surplombante, permettra cet accès recherché. L’éboulis qui se trouve dans le fond du couloir est nettement dégarni sur le côté gauche, et la terre est affleurante ; c’est la preuve que les chamois passent bien là. En quelques minutes, je remonte ce passage et me retrouve alors sur le promontoire où était apparu le chamois. Tout est clair !! Il ne reste qu’à continuer, puisque la dose de difficultés n’est encore pas trop forte. Trente mètres plus loin, j’aborde la pente en travers de laquelle le chamois fit sa longue diagonale. En fait, cette diagonale n’est pas si longue. Par un curieux phénomène de prisme démultiplicateur, toutes ces zones de la face paraissaient, vues d’en face, bien plus grandes et longues qu’elles ne le sont en réalité. Ce que je croyais être un versant entier, n’est en fait que le rebord d’un ravin. En peu de pas tout est franchi. Bien sûr la pente est pentue ! Mais par ailleurs, le sol étant assez meuble, l’accroche des semelles dans la terre est excellente, et c’est très rassuré que je peux progresser ici. Le piolet reste un outil indispensable : pour garder l’équilibre en l’utilisant comme canne, mais aussi pour se donner le sentiment de savoir parer à une éventuelle glissade…
Beaucoup tient au moral…
Quoi qu’il en soit, tout se passe bien mieux que je ne craignais.
Le fond du repli-ravin est franchi. C’est donc ici la zone qui m’était cachée, depuis le col. Je longe, à son pied, une strate de roche qui fait deux à trois mètres de haut. Très visiblement, le dessus de cette strate est plane comme un trottoir, et cela doit être aisé d’y marcher. Au moment où je me demande comment je pourrais bien faire pour y accéder, une cassure de la strate fournit un bel escalier, impeccable et sûr. Je l’emprunte, et me retrouve sur une zone effectivement plate de deux mètres de large: c’est le début du fameux balcon, aérien, inimaginable !!
Tout s’enchaîne si vite !!
Je m’arrête un peu, pour prendre le temps de réaliser où je me trouve, et de profiter de ce qu’il se passe…
Tout va si vite…
 
Je suis bien sur le balcon inimaginable !
Devant, à dix mètres tout au plus, il y a l’angle rocheux qui marque le changement d’orientation dans la face. Rien ne permet de savoir, d’ici, si le balcon continue au-delà de l’angle. Mais moi je sais !! Le chamois me l’a montré !
Enfin, pour être exact, il m’a montré que lui, pouvait continuer !!
De ma position, sur la strate plane, ce que je vois ce sont les dix mètres à venir, droit devant. Ensuite, juste après, c’est le vide, le grand plein air, et le long panorama qui envoie jusqu’au Chamousset, un kilomètre plus loin…
J’ai beau savoir qu’il faut tourner à gauche, au bout de ces dix mètres, derrière l’angle, je ne peux retenir cet affolement des esprits qui ne résistent pas devant la vision si angoissante d’un « balcon qui ne possède pas de rambarde »…
Je cherche un réconfort, que je trouve en appuyant la main gauche sur la falaise, à côté de moi. Ce contact du rocher, dur, et auquel je pourrais me raccrocher, m’aide à ne pas paniquer.
 
Comme à chaque fois que le vide est trop présent alentour, je concentre l’attention, et le regard, sur les zones où poser les chaussures. M’aidant du piolet pour faire un troisième point d’appui, et élargir le fameux triangle de sustentation – notion de physique élémentaire acquise en classe de quatrième, par la théorie - j’avance, très sûrement, même si c’est un peu au détriment de l’aspect touristique…
Je vais arriver à l’angle…
J’y suis…
Que c’est beau !!!
Sur cet angle du balcon, dos au rocher et face vers les infinis du panorama, je sens une vague de joie qui m’envahit, et m’ouvre un immense sourire.
Je suis là, au même endroit que celui où se trouvait le chamois tout à l’heure, dans un lieu que j’avais d’emblée qualifié d’inimaginable ! Et pourtant, tout est maintenant devenu une réalité !!
 
Ici, il n’est pas vraiment possible de rester longtemps immobile.
Peut-être est-ce la fin de journée qui me presse ?
Ou plutôt s’agit-il d’une intuition qui me souffle qu’en de tels endroits l’immobilité n’existe pas, et qu’il vaut mieux choisir et organiser son propre mouvement, plutôt que de laisser faire la seule gravité terrestre emmener les corps là où il ne faut pas…
Je tourne à gauche et retrouve la clarté de fin d’après midi, dont je venais d’être privé juste avant.
Le balcon continue, un peu moins plat, mais bien assez quand même. C’est là que le chamois a poussé son sprint. Hors de question de l’imiter et, bien précautionneusement comme tout le temps, je traverse dans cette descente légère.
Finalement, ce sont les trois derniers pas qui sont les plus exposés au-dessus de plusieurs mètres de pente très raide. Heureusement que des marches-pieds, bien à plats, permettent de finir calmement ce voyage. Et cela se termine sur un large rocher, formant un promontoire bien plat en plein versant, rocher à côté duquel j’étais passé une heure plus tôt lors de la descente de la Tête de Garnesier. Ainsi donc j’ai parcouru un cercle, et comme les Dupondt voyageant dans le désert, je repasse moi aussi au même endroit…
Je fais un cairn sur ce caillou plat, un cairn qui devrait se voir de loin tellement il est avancé au bord du vide.
Et puis il est temps de penser au retour.
Infiniment plus, je préfère revenir à l’envers sur le chemin du chamois, plutôt que de redescendre au pas de l’Ane. D’abord cela sera bien plus rapide, mais surtout cela sera tellement plus beau !
Sitôt pensé, sitôt exécuté.
La première traversée légèrement montante, l’angle, le balcon plat, la strate de deux mètres de hauteur, le ravin, la deuxième traversée légèrement descendante, l’éperon, le promontoire, le couloir d’éboulis, la lame surplombante, et c’est déjà le grand pierrier, à proximité du col de Corps…
Il n’a pas fallu plus de dix minutes pour faire à l’envers tout ce chemin.
 
 
En marchant à côté des rondes bosses de l’alpage sous le col de Corps, tout au long de la ligne électrique qui coupe ce val, les images de la journée brillent de tous leurs feux, derrière les paupières mi-clauses.
Je suis heureux !
 
Me remémorant les informations lues sur le forum de Bivouak, grâce auxquelles je suis venu ici, j’ai une pensée amicale vers leurs auteurs.
D’eux, je comprends l’élan vers ces chemins un peu mystérieux, vers ces passages anciens à re-découvrir, et plus encore cette aimantation vers l’inconnu que peut parfois réserver un versant de nos montagnes. Avec eux je partage cette envie à aller chercher, un peu plus loin, la bouffée d’enthousiasme qui donne de si belles couleurs aux heures de vie passées ainsi.
 
Aujourd’hui, quelle chance, quelle merveilleuse chance que d’avoir pu observer ce chamois !!
 
Quel bonheur que d’avoir pu ensuite suivre ses traces aériennes, au flanc d’une montagne si austère.
 
 
 
 
 
                        Seyssinet, dimanche 22 juin 2008

Commentaires

François LANNES
10-08-2008 10:17:34

Krapo, Merci à toi en retour, de ton agréable commentaire au sujet du récit : « Un chamois ». Je suis très touché par ton post. Et heureux de l’évasion que cela a pu susciter. Cet encouragement me donne de l’élan supplémentaire pour continuer à écrire ces moments particuliers, vécus en montagne. Cela ne fait pas si longtemps que je pratique ces balades en solitaire. Ce fut même, au départ, une contrainte imposée : par l’organisation au dernier moment, par les horaires « tordus » auxquels je me libérais, par cette envie de sortir des sentiers… Ce n’est que petit à petit, que j’ai ressenti, constaté, compris, qu’en étant seul ainsi j’étais alors plus réceptif aux choses de la montagne alentour, et réceptif également aux émotions intérieures. Il suffisait, au cours des longs moments de la marche ou bien pendant ces instants de repos assis sur une pierre, de regarder et d’écouter. Un monde nouveau s’ouvrait pour moi. Mettre par écrit tous ces souvenirs fut un autre monde nouveau. Les afficher dans Bivouak fut le moyen de croiser des personnes qui comprendraient (je l’espérais) ces sensations parfois si loin des normes. Et ta réaction d’aujourd’hui me montre que c’est bien le cas. Merci Krapo ! Nota : sur les conseils très avisés de Luc (qui, je le confesse, a du revenir plusieurs fois à la charge avant que je n’ose…), je classe ces récits dans la rubrique « Article » de Bivouak – Randonnée, et dans le thème « Montagne ». Tu pourras ainsi, Krapo, trouver facilement les textes précédents, si le cœur t’en dit. A bientôt sur Biv’ François

krapo
06-08-2008 17:04:43

Merci pour cette évasion (presque) féérique que tu nous propose de partager, c'est ces moments magiques, que la plupart d'entre nous cherchent dans leurs pérégrinations pédestres. La montagne est encore un des ces endroits ou l'on peut rêver éveillé et il n'est pas un instant où l'on ne pourra s'extirper en se remémorant une ballade en forêt, ou l'instant magique que l'on vit en atteignant un sommet. Merci encore une fois et bonne continuation. Krapo.


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