Dévoluy, l'Incomparable !! -2- Le Pas la Cavale

 
 
Le Pas la Cavale !!
 
 
 
 
 
Bivouak.net :
 
 
 
Cela a donc commencé samedi à 11h le soir, par cette lecture concernant quelques Pas du Dévoluy. Ces Pas sont indiqués sur la carte IGN, mais ne sont pas encore décrits par quelqu’un. Et les questions qui en découlaient étaient : où donc se trouvent exactement ces Pas ? Quelqu’un les aurait-il parcourus récemment ? Connaissait-on ce quelqu’un, qui les aurait traversés ? Qui en avait entendu parlé ?
Parmi ces fameux Pas, il était question du Pas la Cavale.
 
Pierre fournissait de superbes photos du secteur concerné : l’alpage Mougious.
Cet alpage est fermé à son Ouest par une barre de rochers, la barre de Mougious, à travers laquelle est censé cheminer le Pas la Cavale. Sur les photos, prises en hiver, les reliefs des barres rocheuses étaient parfaitement mis en évidence par la neige. Cela incitait à l’imagination des possibles chemins.
J’étais tellement pris dans cette recherche, que je me suis mis à envisager que je voyais des solutions.
Surtout, je me suis lancé à l’écrire…
Au travers de ces rochers « inconnus », je soumettais trois possibilités : la première tout en haut de la barre, sous la falaise de la Tête de Vachères ; la deuxième tout en bas de la barre, sortant à la limite supérieure de la forêt ; et la dernière, au milieu de la barre approximativement, progressant sur un repli de calcaire très aérien, et certainement très exposé …
Fort heureusement ai-je pris la précaution de noter que ces suggestions constituaient des « potentiels » de passages, à valider par une exploration sur le terrain ! Sage précaution …
 
Sitôt envoyé cette « étude » sur le forum, je me suis senti en porte-à-faux : c’est facile d’émettre des hypothèses, des hypothèses peut-être même bien farfelues, et puis de laisser les autres aller en faire la vérification ! Un peu facile comme démarche !
D’autant que, finalement, ça me plairait bien, moi aussi, de la faire cette vérification sur place. Oui, oui. Ça me plairait même beaucoup. Beaucoup !
 
C’est donc comme ça que j’ai décidé de partir …
 
J’avais mis le réveil à cinq heures, ce dimanche matin. Compte tenu de la route, de la balade, du retour, et du fait que je voulais être à la maison en début d’après midi.
C’est sûrement à cause de cet horaire matinal que j’ai oublié ma carte IGN à la maison…
 
Le vallon de La Jarjatte :
 
Je n’étais encore jamais allé dans le vallon de La Jarjatte. J’en avais seulement entendu parler…
Ce matin, le village de Lus-la-Croix-Haute se trouve noyé dans une fine nappe de brouillard. Seuls les panneaux de la route me guident vers ma destination.
Peu de kilomètres après le village, le brouillard se dissipe. Et les premières clartés du jour effacent cette fin de nuit.
A la forme des reliefs alentour, je pressens l’entrée du vallon.
 
D’un coup, apparaît sur ma droite, là-haut dans le ciel, une haute ombre chinoise : c’est une falaise verticale !!
Elle est immense !
Je n’en crois pas mes yeux.
J’avais entendu parler d’aiguilles rocheuses, dans le secteur de Lus, mais je ne m’attendais pas à cela !
A peine ai je pu admirer ce spectacle féerique, qu’en apparaissent coup sur coup deux autres.
 
 
L’arrivée, aux premières lueurs du matin, au milieu de toutes ces tours, ces aiguilles, de ces falaises, toutes aussi gigantesques les unes que les autres, chacune apparue dans le contre-jour, fut une arrivée hallucinante !!
J’entrais dans un autre monde !
C’était dantesque. Et envoûtant dès les premiers instants.
Je pénétrais à petite vitesse en ce lieu. Je voulais ne rien perdre du spectacle, et de cette nature aussi fabuleuse !!
Progressivement, je reconnaissais le Roc Garnesier, puis la Tête du même nom, et tout à droite, au-dessus de moi, le Chamousset dont l’immense falaise me laissait bouche bée …
Au fond, se trouvaient d’autres pointes, tendues vers le ciel. Je ne connaissais pas encore leur nom.
Découpées sur le fond de ciel, bleu sombre, du jour commençant, ces arêtes me faisaient l’impression d’un monde irréel. Un monde qui aurait été composé par le Créateur juste pour fasciner les amateurs de montagnes inaccessibles…
Et aussi pour les envoûter…
 
 
L’alpage de Mougious :
 
Je cherchais le départ pour monter vers l’alpage de Mougious.
Heureusement que les photos de Pierre, observées quelques heures plus tôt, m’avaient donné de bons repères pour trouver le point d’attaque de cette balade. Parce que sinon, et je vous le confirme, la précision d’une carte Michelin au 1/200 000° est nettement insuffisante pour cela !!!
 
Une fois trouvée, je commence la montée.
Ce chemin est très sympathique, agréable, en sous-bois.
L’inconvénient est venu d’ailleurs.
 
Aujourd’hui, nous sommes le dimanche 10 septembre, c’est à dire le dimanche de l’ouverture de la chasse, avec les 20 000 chasseurs isérois, les X mille chasseurs des hautes alpes, et tous les autres qui viennent de partout ! Par chance ils ne doivent pas tous être ici. Mais il en suffit d’un seul qui se tromperait de cible, qui me prenne pour son premier gibier de la saison, attendu depuis de si longs mois, et …
Ma seule parade fut de chanter, de siffler, et de faire autant de bruit que possible avec mon piolet sur les cailloux du chemin ! Instinct de conservation oblige…
 
L’arrivée dans l’alpage est magnifique !
Le paysage s’ouvre enfin.
Imaginez !
Imaginez une coquille Saint-Jacques, creux tourné vers le haut.
Remplissez cette coquille d’herbe bien verte, ainsi que de pierres d’une douce couleur jaune-ocre. Multipliez la taille de cette coquille par un facteur de 10 000.
Inclinez sérieusement la coquille, pour que la pente soit significative.
Et voilà le résultat ! Vous y êtes !
 
C’est beau, très beau.
Ce magnifique creux dans la montagne sert bien sûr de réceptacle à toute l’eau des pluies. Ce relief bien particulier a pour conséquence de concentrer ces eaux au bas de ladite coquille, et de créer ainsi la Fontaine Mougious. C’est une source d’un débit déjà important, sortant de terre en un seul point.
 
Ce magnifique creux de la montagne est aussi fort impressionnant. Ses longues pentes n’en finissent pas de prolonger leur élan vers le haut. Ce n’est qu’au bout de cinq cents mètres de dénivelé, qu’elles viennent buter contre la paroi de la Tête de Vachères. Et ce sommet coupe le soleil sur les pentes supérieures de l’alpage pendant l’essentiel de la journée. Malgré ce paysage enchanteur, il doit toujours y faire frais, en haut de ces pentes…
 
 
 
La méthode Coué :
 
J’observe bien sûr la barre rocheuse de Mougious, à ma droite.
Dès le premier coup d’œil, la réponse est donnée !
Les hypothèses de passage N°2 et N°3 sont de toute évidence des hypothèses farfelues …
Le repli calcaire est non seulement aérien et expo, mais il est aussi inaccessible (à valider sur place bien sûr, mais pas par moi !).
Pour le passage par le bas, il vaut mieux le prendre très, très bas, c’est à dire en fait, carrément dans la forêt !
Je ne serai pas venu pour rien, donc.
 
De toutes les façons, il me reste à valider le passage supérieur, parce que pour le moment, j’en suis trop loin, et n’ayant pas (non plus) de jumelles, il me faut m’en approcher.
Quand même, vu de loin, ce passage ne paraît pas simple !
 
Et c’est là qu’a commencé la si fameuse « Méthode Coué  : ça ne passe pas » !
 
Pour avoir un meilleur angle d’observation en montant, j’ai choisi un cheminement qui me faisait autant que possible voir le passage (toujours potentiel pour le moment) par le travers. Donc je monte sur le côté gauche de l’alpage. Malgré cette précaution, la vision obtenue reste une vision impressionnante.
J’avais beau comprendre la théorie du « Où ? », la pratique de ce « Où ? » m’apparaissait comme infaisable.
 
Méthode Coué : ça ne passe pas !
 
Il ne me reste pas cent mètres de dénivelé à prendre. Je suis placé on ne peut mieux pour comprendre : en dessous et à gauche du point où commencent les vires.
De là, je vois les reliefs de la façon suivante : le passage, s’il existe, se prend de gauche à droite ; le cheminement serait alors quasiment horizontal.
Je décompose l’ensemble en trois zones.
La première zone est faite de vires herbeuses et pierreuses. Il y a deux épaules à franchir, qui semblent faisables. Ensuite cela se complique nettement, parce que ces vires se réduisent tellement que je n’en vois plus qu’un trait horizontal dans la face… Et de plus, ces vires finissent dans une forme en entonnoir qui tourne vers le bas, entonnoir d’une raideur franchement pas engageante …
La deuxième zone, c’est en fait un point ou plus précisément : un trait vertical !
Il s’agit, à ce que j’en vois, d’une arête de rocher, verticale donc, très fine, et qui borde la droite de l’entonnoir précité !
Pour moi, ce point là constitue, à lui tout seul, un blocage à la progression !
Je ne comprends pas comment cela peut passer.
 
C’est simple : Méthode Coué, ça ne passe pas !
 
La troisième et dernière zone, celle qui permet d’atteindre le haut des Prés Vachères, est constituée de pentes de terre et de cailloux, pentes extrêmement raides ! Il n’y a là plus aucune vire, c’est sûr ! Et alors, pour aller s’engager sur de la terre pentue comme cela : non, non. Ce n’est pas possible !
 
Méthode Coué toujours : ça ne passe pas !
 
Cette analyse est bien sûr décevante, pour quelqu’un qui cherche le Pas la Cavale. Mais d’un autre côté elle me convient parce que je n’envisage pas de me lancer dans de telles folies ! …
La Méthode Coué ayant fait son office, je suis libéré de toute contrainte psychologique quant au résultat de mon exploration…
Et pourtant.
 
 
Les chamois :
 
Un bruit de pierrier, stoppe ma progression. Je découvre à cent cinquante mètres sur ma gauche et un peu plus haut que moi, un groupe de cinq chamois en train de monter eux aussi vers le pied de la falaise de la Tête de Vachères.
Tout le monde est arrêté, et s’observe réciproquement.
Puis, le chamois le plus haut reprend sa montée, et les quatre autres le suivent.
Aussitôt je m’accroupis, et réalise l’intérêt de la situation !
Si les chamois continuent de monter, ils vont buter contre la falaise. Ils seront alors amenés à traverser au-dessus de moi, et à aller en direction des vires, vers la droite. Si à ce moment là, je me lève, et les fais partir vers la droite, peut-être iront-ils sur les vires. Et peut-être alors me montreront-ils le passage !
Pascal m’a récemment apprit qu’un chamois peut passer sur un rocher que l’on côte 5+ en escalade !
Donc si, d’après mes observations, je ne peux pas y aller moi, sur ce Pas la Cavale, eux par contre peuvent le faire. Et du coup je verrai où cela passe !
Il ne reste plus qu’à faire faire, à ces cinq chamois, la manœuvre imaginée !
 
Je m’accroupis et me cache. Les chamois me dépassent, par le dessus.
Je me lève et remue les bras. Les chamois se mettent à courir dans la direction des vires !
Çà marche !
Je fais comme si je tentais de les poursuivre…
Tout à coup j’entends un gros bruit de pierrier…
Une pierre, de la taille d’un ballon de football, commence à rouler. Sa trajectoire me tombe droit dessus ! Voulant me sortir de cette trajectoire, je fais quelques pas vers la droite. En relevant les yeux, je réalise que rien n’a changé de ce mauvais scénario, et que la pierre me vient toujours droit dessus, comme aimanté par moi, et qu’en plus elle n’est plus qu’à vingt mètres !!!
Panique !!!
Par peur, et par instinct, je fais demi-tour et me mets à courir comme un dératé vers la gauche, à l’horizontale pour m’éloigner le plus possible, malgré la pente raide ici, l’herbe mouillée et les cailloutis piègeux !
Ayant fait dix-quinze enjambées, je cherche la pierre du regard, et la vois passer à l’endroit même où je me trouvais il y a à peine quelques secondes !!!
Je m’arrête, et la regarde continuer sa course vers le bas…
Je reste figé !
Il s’en est vraiment fallu de tellement peu !
 
Retrouvant un brin d’humour, mes pensées me suggèrent que, fâché d’avoir été perturbé par ma tentative de poursuite, un chamois se serait vengé en m’envoyant une pierre…
Pourquoi pas, au fond ?
 
Toujours est-il que mes chamois vont maintenant vers les vires.
Pour ne pas les perdre de vue, je les suis.
Il me faut traverser une énorme ravine : dix mètres de large, cinq mètres de profond ! Pour la franchir à un endroit où elle est plus facile, je suis obligé de monter trente mètres d’un pierrier très instable. Je perds du temps et du terrain sur les chamois…
Quand je réapparais du fond de cette ravine, les chamois sont sur les vires, et arrivent à la deuxième épaule herbeuse.
Parfait !
C’est à partir de cette position que leur cheminement, plus avant, pourra m’éclairer.
 
A peine ai-je recommencé à les observer, que les chamois font demi-tour, se lancent en arrière sur la vire, puis dans les raides barres de rochers en dessous, et sautent dans le pierrier au pied de la falaise !
Que s’est-il passé ? Qu’ai-je fais ? Pourquoi ?
En moins d’une minute, le premier chamois, le plus costaud, descend dans le pierrier, puis le traverse horizontalement, cinquante mètres sous moi. Sa course est élégante, silencieuse. Aucun bruit de pierre n’est perceptible sous ses sabots. A croire que tout est plat, pour lui ! Il disparaît le long du premier flanc de la ravine, et, comme s’il y avait un trampoline dans le fond, il rebondit sur l’autre flanc, puis disparaît !
Epoustouflant !
A la queue leu leu, les quatre autres chamois le suivent. Ils sont de gabarit plus petit, moins agiles dans leurs bonds, et font plus de bruits de pierres…
Visiblement, ils n’ont pas l’expérience, ni la maîtrise, de leur aîné.
 
D’un seul coup je me retrouve seul ! Bien seul !
Mes amis les chamois n’ont pas voulu me montrer le Pas. Pourquoi ?
Pourquoi ?
Une pensée s’ébauche dans mon esprit …
Une réponse possible, oui.
Méthode Coué : ça ne passe pas !
Oui, voilà. Les chamois ont fait demi-tour parce que le cheminement dans ces vires ne passe pas ! Ils n’y sont pas allés parce qu’ils n’ont pas voulu se faire bloquer dans une impasse…
 
Quand je repense maintenant, assis sur mon siège, en train d’écrire ce récit, à cette idée de chamois bloqué sur une vire, je me dis que cette idée est vraiment un raisonnement d’humain, mais que ce n’est sûrement pas une notion de chamois !
Je leur ai déjà vu faire de telles acrobaties, que j’ai du mal à imaginer un chamois bloqué dans une impasse…
 
Tout d’un coup le poids de cette haute falaise, au-dessus de moi, m’écrase.
Elle est franchement antipathique.
Elle est raide.
Elle est fracturée comme pas croyable !
Par endroit, les strates jaunes font seulement dix centimètres d’épaisseur, et s’empilent les unes sur les autres sans fin. Et en plus, ces strates sont fendues, comme s’il s’agissait d’une enfilade de briques !
Sauf que je me demande où se trouve le ciment !!!
A la regarder de près, cette falaise ressemble à un véritable mille feuilles. Un mille feuille qui ne s’arrête pas : ni vers la droite, ni vers la gauche, ni vers le haut…
J’ai bien mon casque, évidement. Mais que pourrait faire cette pauvre pellicule de plastique contre un de ces projectiles tombant de tout là haut ???
J’ai peur.
J’ai le sentiment qu’au pied de ces rochers, je serai vaguement protégé.
Aussi vite que je le peux, je monte les derniers mètres qui m’en séparent.
 
Le Pas la Cavale :
 
Je suis sur la vire, sur son début.
C’est facile.
Cette vire fait ici plus de dix mètres de large, pentue bien sûr, mais les traces sont nombreuses et plates.
Je continue ma progression.
C’est déjà la première épaule.
Je vois la suite, jusqu’à la deuxième épaule. Ce sont peut-être trente ou quarante mètres à faire, qui sont toujours aussi simples à parcourir, horizontalement. Tout juste me faut-il poser les mains une fois, sur deux pas.
La deuxième épaule…
Ça va vite !
Maintenant par contre, la largeur s’est réduite, et la partie engageante ne fait plus que deux à trois mètres. En dessous la pente est constituée de gradins arrondis, encore assez rassurants. Je peux continuer, donc.
 
En traversant sous une espèce de couloir étroit, je jète un bref regard en avant, et vois à dix mètres à peine, un relief en forme de lame ?!
Immédiatement je pense à la fameuse arête verticale, fine, que j’avais repérée depuis le bas. Cette arête, située au milieu de la traversée, me paraissait être un obstacle infranchissable. Là, pourtant, je devine une solution de passage…
Les pensées se bousculent dans la tête !
D’abord je me dis : « Quoi ! Déjà le milieu du parcours ? »
Ensuite : « Mais ça a été facile, jusqu’ici ! Si ça se trouve, la suite peut aussi être facile. Plus facile qu’imaginé ?! Ça peut passer alors ?! »
Enfin : « Non, ce n’est pas possible ! Ça ne peut pas passer ! Les pentes terreuses que j’ai vues, ça ne peut pas passer ! Non ! Non ! »
 
M’arrêtant un instant pour faire le point, je regarde devant. Il n’y a pas de doute ! C’est bien l’arête du milieu, qui se trouve là, dix mètres devant.
Ce pli de la roche calcaire est vraiment surprenant ! Dans un monde aux lignes majoritairement horizontales, il se présente lui, dans la verticale. De plus, et je n’en prends conscience que maintenant, il bouche toute vision sur la suite du parcours…
Vers le haut et donc à ma gauche, côté montagne, l’arête est très raide. Elle constitue une vraie ligne infranchissable. Ensuite, quelques mètres en contrebas par rapport à ma position, la ligne change : elle forme un décrochement presque horizontal, de moins de deux mètres de long. Enfin, après ce décrochement, sur la droite et donc vers le bas, elle part dans une chute vertigineuse !
C’est le côté du vide !!
Le passage, s’il existe, ne peut se trouver qu’au niveau de ce décrochement.
Y descendre n’est même pas complexe.
Il suffit de passer d’abord ce petit escalier, puis de dé-escalader ce vague couloir sur deux mètres, et j’y serai…
 
Un temps d’hésitation.
Je jauge le risque que je prends.
Dans ce vague couloir, il me faudra vraiment m’arrêter au bout de ces deux mètres ! Parce qu’en dessous, il devient impraticable. Je ne vois pas exactement ce qu’il y a, mais je sais que ce serait trop dangereux !
Je descends, face au vide parce que ça n’est pas trop technique…
Au bas de ces deux mètres, je pose les pieds sur de fins graviers, qui sont, oh bonheur ! bien à plat !
Et je prends le décrochement horizontal de l’arête à pleines mains !!!
 
Un instant, un bref instant je suis rassuré.
Là où j’ai posé mes mains, l’arête m’arrive à hauteur du nombril. Son fil est vraiment fin : les pouces des mains sont de mon côté du fil; les autres doigts sont sur l’autre côté.
Et je suis là, accroché à ce fin rebord de rocher, comme si j’étais accroché à une rambarde de balcon ! Sauf que ce balcon s’arrête et disparaît, deux mètres à ma droite !!
Le bref instant de sérénité est fini.
 
Je découvre la suite.
L’autre versant de l’arête, c’est un mur vertical qui tombe d’environ deux mètres de haut.
Au pied de ce mur : une terrasse. Cette terrasse fait trois à quatre mètres de large, et autant de longueur. Mais elle n’est pas plane partout. Il y a beaucoup de graviers.
Et surtout, à droite, côté vide, elle penche.
Je suis effrayé par cette vision de vide !
A la suite de la terrasse, commencent les pentes de terre.
Bizarrement, je ne les trouve pas aussi repoussantes que ce à quoi je m’attendais. Par contre, elles sont vierges de tout sentier, vierges de toute trace…Aucun appui bien à plat, pour faciliter la marche…
Instantanément pourtant, je comprends que le cheminement peut s’y prolonger.
 
Mais, malheur ! Ces pentes sont, comme une fin de toboggan, placées juste au dessus d’une rupture du relief, juste au dessus d’une falaise de plus de cinquante mètres de haut !!!
Et ce cheminement, qu’une brève vision m’a fait considérer comme envisageable, ce cheminement obligerait à commencer de traverser quatre mètres à peine à côté de la rupture de pente !!!
Ne pas trébucher !!!
Ne pas tomber !!!
Ne pas glisser !!!
Si c’était le cas, je n’aurais alors probablement pas le temps de me récupérer, même à l’aide du piolet !
La moindre glissade ici est synonyme de catastrophe !
 
 
Pour la deuxième fois, les idées se bousculent dans ma tête.
A l’enfilade, je me mets à penser :
-   cette terrasse est rassurante ; j’ai envie d’y aller ;
-   ces pentes de terre sont faisables, techniquement ; je pourrais tenter le coup ;
-   ce toboggan me terrorise ; je ne veux plus y penser ; je ne dois plus y penser si je veux avancer ;
-   attendre dans ma position actuelle, accroché des deux mains à l’arête, me devient de moins en moins confortable ; il me faut bouger ;
-   si je passe l’arête, je sens que j’aurai forcément envie de continuer la traversée ;
-   mais ce toboggan me terrorise ; je n’ai pas envie d’y aller ;
-   si je tarde trente secondes de plus à réfléchir, je vais être vraiment tétanisé par ce dilemme.
 
 
 
 
 
 
En un élan, j’enjambe l’arête.
Je suis maintenant à califourchon, face à la paroi.
Je pose mon pied droit sur la seule margelle sécurisante de ce petit mur, côté terrasse.
De la main gauche, je saisis le rebord de l’arête, très solide.
De la main droite, je me contente d’une fine réglette, beaucoup trop fragile à mon goût.
Puis, je bascule le corps côté terrasse.
Changement de pied sur la margelle.
Je baisse les fesses.
Pied droit plus bas, sur un vague appui.
Pied gauche sur la terrasse, enfin.
Je suis à bras gauche tendu au maxi …
C’est plat. Je me sens rassuré.
Je me calme.
Je fais demi-tour, face aux pentes de terre.
Surtout, je ne regarde pas le bord du toboggan, à droite !
Toute ma volonté se tend : je ne regarde pas à droite !
Je reprends mon piolet en main.
J’avance.
Je concentre encore ma volonté, et réduis mon champ de vision au mètre carré sur lequel je dois choisir les appuis de chaussures.
Il n’y a pas de trace.
D’un coup d’œil, je détermine le cheminement à suivre.
J’avance. Prudemment.
C’est facile, tant mieux !
Je plante le piolet, fort, dans cette terre finalement assez meuble.
J’avance.
Je m’engueule, de m’être engagé ici !
J’avance.
Les pieds sont sûrs, il n’y a pas de problème, techniquement.
Ça va, je maîtrise l’affaire techniquement.
Nerveusement je suis à bloc. Comme jamais je ne l’ai été.
Il ne faut pas glisser, absolument pas !
Ne regarde pas à droite !
C’est bon, c’est facile, j’avance.
Aie ! Ce muret me bloque un peu, il me faut faire cinq pas en légère descente.
Je m’applique. Un pied ; un autre pas. C’est bon, ça descend bien.
J’avance.
Tiens ! La pente est moins raide.
Quel c.. que d’être là ! C’est pas vrai !
Je continue. Je prends confiance en ma maîtrise du passage.
J’avance.
Je sais que jamais je ne retournerai en arrière ! Non, ça je ne veux pas le faire.
Jamais retourner dans ce foutu traquenard !
J’avance.
J’avance.
Tiens ! Un cairn ? Je m’arrête.
C’est bon.
Je suis sûr.
Je peux m’arrêter là, quelques instants. Les appuis sont presque plats.
 
Je pivote, face vers le sol. Un genou en appui contre la pente, pour me caler. Le piolet profondément planté par la pointe, me donne un ancrage confortable. Je me calme.
Je comprends que je viens de faire le plus dangereux.
Au fur et à mesure de la traversée, en tout de l’ordre de vingt cinq mètres, la ligne de rupture de pente s’est éloignée. Maintenant elle se trouve à plus de vingt mètres en dessous de moi. La pente est moins raide. Il y a de la terre, mais aussi de l’herbe. S’il le fallait, je crois que je saurais enrayer une glissade.
C’est fini.
C’est fini…
 
Je m’engueule.
Je suis en colère après moi.
Même si j’ai compris que le plus dangereux est vraiment passé, je ne suis pas en paix.
Je ne sais pas bien dire pourquoi, mais je suis en état de révolte après ce que je viens de décider.
Et de faire …
C’était beaucoup trop ! Beaucoup trop !
Non pas techniquement, mais mentalement.
Je m’en veux.
 
Pourtant je l’ai fait !
Oui !
Mais qu’en aurait-il été, en cas de réponse négative à cette assertion ??
 
Je suis maintenant arrêté sur un petit éperon mi-terre, mi-herbe. Je suis correctement installé. Je vais boire un coup. Je sors une barre de céréale. Et je regarde ces derniers mètres que je viens de franchir. Je jauge la longueur : vingt cinq mètres en tout, peut-être. Je ne les vois pas, en fait. Pas bien.
Je sors l’appareil photo. Il ne me reste que trois vues numériques à tirer. C’est le moment d’en faire une. Je tire une vue avec cadrage vertical, une autre avec cadrage horizontal. Voilà. Je réalise alors que je n’ai pas fait de vue dans le début de la traversée !
Sur le cairn, je rajoute quelques pierres, pour qu’il soit plus costaud et mieux visible.
Je sais que la suite ne me posera plus de problème, mais je veux repartir.
Je range mes affaires dans le sac.
Et repars.
 
En traversant un deuxième petit cirque, je marche sur une trace faite par les animaux, trace qui devient de plus en plus évidente, et débouche sur un deuxième petit éperon. De là je commence à entendre les cloches des moutons qui sont en pâturage dans le Pré Vachères. Mais je ne vois toujours pas le Pré, ni les moutons, parce qu’il y a encore un troisième éperon à franchir.
En avançant encore un peu je découvre soudain le cheminement futur.
Alerte !!
Une grosse ravine me barre la route ! Raide ! Et son fond est constitué de larges dalles bien lisses !!
Mon cœur fait un bond !
Va t-il y avoir maintenant, un passage techniquement compliqué ???
Maintenant ?? Alors que je croyais être sorti des problèmes ??
Ce ne serait pas la première fois que je rencontre ce genre de mauvaise surprise en montagne ! Mais en ce lieu, en cet instant, je l’aurais saumâtre. Et puis, je ne veux pas retourner en arrière, pas dans les pentes de terre ! Non, non !!
 
Quand j’avance, et que le terrain se dévoile, je comprends que ce n’était qu’une fausse alerte. Les dalles de calcaire sont lisses, certes, mais leur inclinaison est raisonnable, et en adhérence, les pieds à plat, il n’y aura pas de difficulté.
C’est facile. Ouf !
Je trouve même comique de voir, dans ces reliefs de rochers tant fragmentés, un endroit où le bon calcaire compact et solide affleure. Il faut dire qu’il s’agit du fond d’une ravine, fond très sérieusement lavé par les eaux de ruissellement. Aucun gravier ne peut rester en place dans une telle gouttière pentue, aucune pierre non plus. Rien. Ni personne…
Mais aujourd’hui, le torrent est à sec !
Je traverse, et dix mètres au-delà je débouche, enfin, dans le Pré Vachères !!!
 
Je goûte la sécurité enfin retrouvée. Mais je suis toujours en colère.
Nerveusement, je me sens pompé.
Je continue de m’engueuler.
J’ai fait le Pas la Cavale, mais je n’ai même pas envie de rire, ni de crier une quelconque joie….
Que ce passe t-il ? Je ne me connaissais pas ce genre de réaction.
Je réalise tout à coup que, durant toute la traversée du Pas, je ne me suis jamais retourné vers l’arrière. Même par curiosité, là où c’était facile, je n’ai pas regardé le paysage d’où je venais…
De la même façon, je prends conscience que je n’ai envisagé à aucun moment de pouvoir faire demi-tour, comme une solution possible à une difficulté… Va savoir pourquoi ?
Par habitude, je fais les gestes nécessaires. Je bois, fais la dernière photo, mange un peu.
Je regarde les moutons…
 
 
Le Pré Vachères :
Pierre se questionnait sur les possibilités de monter dans les vires supérieures de la face de la Tête Vachères. Je m’en souviens. Je vais voir. Les muscles fonctionnent, mais la caboche ne suis plus.
Je fais attention ; heureusement les passages sont enfantins.
Il y a un chemin très net, qui vient jusque contre les falaises supérieures.
Je dresse le constat que, dès le pied des rochers atteint, si l’on veut continuer de monter dans la zone au-dessus, il faut envisager de faire de l’escalade.
Du III.
Je ne reste pas.
Demi-tour, et descente.
 
En passant à l’endroit de ma sortie du Pas, je construis un cairn. Les pierres sont ici tellement nombreuses, et si plates, que cette construction est vraiment facile. Un jeu d’enfant. Je ressens cette construction comme un cadeau…
 
Le pré Vachères est accueillant.
De longues pentes d’herbe verte, en forme de demi-entonnoir, mènent au point bas où se trouvent une partie des moutons. Cette vision me tranquillise, mais la colère est toujours présente…
Je ne suis pas encore remis de la forte émotion…
 
Pour descendre, je longe la crête de la barre Mougious. De là, le panorama est très beau, sur l’alpage, et sur le Pas.
Ce qui me frappe, c’est que, dès qu’il y a de la distance avec ce Pas, il redevient infranchissable, à l’œil.
Je sais que je suis passé là, mais je trouve la chose incroyable ! Et surtout, je la trouve insensée…
Je continue de m’en vouloir de cette folie.
Je descends.
 
 
Retour :
Le problème, maintenant, c’est que je ne sais pas où il me faut passer.
Et n’ayant pas la carte, il me faudra inventer…
Quelle galère !
A la fin de la crête rocheuse, je tourne à gauche pour rejoindre le point bas du Pré, le « déversoir », espérant y trouver un sentier.
Pas de chance : il n’y en a pas.
Il me faudra aller à travers la forêt, en coupant horizontalement vers l’Est, pour retrouver l’alpage de Mougious.
J’espère simplement qu’il n’y aura pas de ressaut rocheux à franchir.
Craignant à nouveau les chasseurs, dans ces sous-bois, je fais du bruit, je parle en continu, tout seul.
 
La visée horizontale a été bonne.
Je reviens dans l’alpage, pile poil au bon endroit, au ras sous la fin de la barre rocheuse Mougious.
Bien vu !
Coupant en biais dans le pierrier pour rejoindre le chemin de montée du matin, je replonge dans l’ombre due aux hautes falaises de la Tête de Vachères.
Décidément, cet alpage est quand même bien sévère !!
 
Les complications sont terminées.
Le chemin forestier est là, maintenant, facile et large.
Je suis soulagé, et me décontracte enfin.
Vers le bas de la descente, dans le dernier raidillon, il faut emprunter les pistes par lesquelles les bûcherons débardent leurs troncs. Ici, la terre est mise à nu.
Elle est mouillée, et dure.
 
Je glisse, tombe à plat dos, les quatre fers en l’air…
 
 
                        Seyssinet, 16 septembre 2006

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