Plaisirs à la Grande Roche St Michel -6- En haut, sur les crêtes...

 
 
En haut, sur les crêtes…
 
 
 
 
Ce dimanche matin de la Pentecôte était d’un temps maussade.
 
Pluie cette nuit ; nuages ce matin…
La météo avait annoncé une amélioration l’après-midi.
Du coup la sortie au grand air, un moment envisagée pour le début de journée, devait être repoussée de quelques heures.
Et, pour occuper cette matinée qui venait de se libérer, j’ai pensé au CD, reçu comme cadeau d’anniversaire de la part de ma femme, et que je n’avais pas encore pu ouvrir. Son titre : «  La vie secrète des montagnes et des falaises ». Il s’agit d’un recueil de chants d’oiseaux et de cris de mammifères, vivant dans les forêts, les alpages et les montagnes.
Surpris par ce CD un peu hors de mon champ d’intérêt habituel, ne sachant trop qu’en penser à priori, ce moment disponible me permettrait ainsi d’en faire une première écoute.
Ayant lancé la lecture, je m’installais dans le canapé.
 
Tout en lisant le fascicule qui donne des repères pour suivre les chants successifs, je tâchais de reconnaître quelques-uns uns de ces sons, forcement déjà entendus au cours des balades.
Bergeronnette, rousserolle, perdrix, sizerin et autre pinson se mirent à envahir l’espace du salon, salon qui petit à petit finit par devenir trop exigu pour tout ce beau monde. De minute en minute se succédaient autour de moi les représentants d’une faune soit disant familière mais en fait bien difficile à identifier... Je n’avais jamais lu les noms de ce Pipit des arbres, ni celui du Tarin des aulnes, pas plus que celui du Pouillot de Bonelli. Quant à en reconnaître leurs chants, il y avait loin !!
Et, par le miracle d’une technologie associé à la passion de Jean C. ROCHE, pionnier de la prise de son animalière, ces oiseaux inconnus s’invitaient chez moi et remplissaient la maison de leurs joyeuses musiques !!
Si au départ j’étais un peu sceptique sur l’attrait lié à de tels enregistrements, je fus peu à peu amusé, puis ensuite capté, et finalement bercé par ces mélodies si chatoyantes. Je fermais les yeux et me laissais porter par les sons, mille fois entendus en forêt mais jamais écoutés vraiment.
En reconnaître un ou deux, comme celui des grands corbeaux et leurs « krok krok » puissants ou bien encore comme le cri court et aigu des chocards à bec jaune, me rassurait. Ces oiseaux particuliers, compagnons fugaces de tant d’escalades, faisaient ressurgir les souvenirs du grimpeur de falaises…
Les oiseaux étant évidement infiniment plus à l’aise que les grimpeurs pour les voltiges le long des rochers !!
Quand le disque s’arrêta, j’étais parti dans un rêve charmant, au milieu des forêts et des espaces, et fus tout surpris que cela finisse.
 
 
 
 
En montant vers…
 
L’après-midi ne s’illumina que bien tardivement.
Sur le coup des trois heures et demi, des trouées de ciel bleu incitèrent à l’optimisme, et je me décidais à sortir. La dernière balade date déjà de si loin en arrière !
Ne perdant pas de vue mes recherches à la Grande Roche St Michel, je n’attends que l’occasion favorable pour continuer ces escapades. Mais pour aujourd’hui, il n’est pas question d’aller me promener dans les raides travers, pentus et étroits ! Avec les seaux d’eau qui viennent de tomber, la seule chose de certaine, c’est que ces coins ne sont pas fréquentables en ce moment…
 
Ne pouvant donc aborder la falaise par sa face Est, je choisis de la surprendre par le versant Ouest, c’est à dire par le côté de Villard-de-Lans.
D’abord, les flancs de ce coté sont infiniment plus accueillants. Ensuite, ce choix vise à accéder au sommet de la falaise pour pouvoir la regarder par-dessus. Ainsi pourrai-je voir d’autres reliefs, d’autres informations, que je ne peux distinguer depuis la vallée avec son angle de vue venant du bas.
Le programme se dessine de la façon suivante.
Montée en voiture jusqu’à St Nizier, et son Accrobranche. Départ à pied de là, direction le Pas de la Bergère, légèrement au Sud. Montée par ce Pas, dont se sera la découverte. Ensuite, atteindre les crêtes de la Grande Roche. A ce moment là, commencera l’exploration que je vise, par le haut et visuellement s’entend, sur quelques cinq cents mètres de longueur de falaise, en direction du Nord vers le Moucherotte.
Si tout va bien, j’aurai alors vu ce qu’il me faut reconnaître, et pourrai redescendre tout en faisant une boucle empruntant l’ancienne piste de ski de la station de St Nizier.
Et si par manque de chance, la pluie revenait, à quelque endroit que ce soit, le demi-tour serait facile. J’en serai alors seulement quitte pour une douche, ce qui n’est pas pour m’empêcher de partir…
 
 
 
Peu après avoir quitté la voiture, un large chemin forestier parcourt à l’horizontale le flanc de la vallée. Ici, c’est une vaste forêt, dans laquelle prédominent de hauts sapins. Le rythme de la marche est soutenu, mais est loin d’accaparer l’esprit en totalité.
Comme je l’ai déjà observé en d’autres circonstances, lorsque l’effort n’est pas au plus intense, l’oreille perçoit clairement tous les bruits alentour. Le long de cette route forestière donc, j’entends la nature, et en particulier ses oiseaux. Fort de l’enseignement acquis le matin même grâce au CD, je découvrais dans l’après-midi l’intérêt et le plaisir de l’écoute des chants si nombreux, si variés, si agréables !!
Et de plus dans leur vraie grandeur.
 
Pourtant familier de ces forêts et de leur ambiance, y ayant passé tant et tant d’heures, m’y sentant à l’aise un peu comme dans un chez moi, je n’avais en fait jamais vraiment pris garde à la musique des oiseaux. Cette facette là m’apparaissait à l’instant comme une véritable découverte, comme si elle venait d’être créée d’un coup, spécialement aujourd’hui.
 C’était comme si une porte d’entrée, laissée fermée tant d’années, s’entrebâillait par l’heureux concours des circonstances, et s’ouvrait en grand sur un monde nouveau : le Monde des Oiseaux !!
Cela donnait un accès plus intime, plus profond, avec cette forêt, et avec sa vie intérieure !
 
Cet accès nouveau, si inattendu, me remplissait de joie !
Je constatais ce plaisir, et comprenais qu’à partir de maintenant les marches d’approches futures, traversant près et bois, allaient devenir encore plus agréables, en écoutant et en décryptant les chants des oiseaux…
Quelles agréables perspectives !!
 
J’avais une pensée tendre vers ma femme qui, par une de ces intuitions dont elle a le secret, m’avait ainsi offert ce CD, un tel cadeau, porteur de tant de belles promesses…
 
 
 
 
Plat, puis pentu, et pour finir très escarpé, le chemin qui mène au Pas de la Bergère est splendide.
Peu avant le débouché, une magnifique plate-forme, dominant le panorama de ce bout de pays, offre le prétexte d’un arrêt.
Ce que je fais sans hésiter !
Quel bonheur d’admirer ces beautés, en profitant de l’air transparent laissé par la pluie du matin !!
 
Le Pas proprement dit, débouche dans la Combe de St Nizier, une combe constituée en fait de nombreuses clairières, toutes aussi agréables les unes que les autres.
L’herbe y est si verte, si douce, au milieu des sapins !
Cela incite à venir passer ici une soirée sous la voûte des étoiles !
À venir y dormir une nuit sous tente…
Je ne m’attarde pourtant pas, et continue à monter par des pentes modérées, et par un sentier qui louvoie dans les végétations. Le GR, un peu au-dessus, est facile à rejoindre. Cela ne demande que quelques minutes d’une marche souple, dans un décor qui s’est largement dégagé maintenant.
En effet, la forêt s’est arrêtée un peu au-dessus de la combe de St Nizier, et les vastes étendues du Vercors sont maintenant enfin visibles
Sans devenir complètement plat, le terrain permet à nouveau d’accélérer la marche.
La crête approche.
 
 
 
Si l’on ne se fiait qu’aux apparences, on pourrait croire que les conditions dans lesquelles se déroule cette balade sont austères.
D’abord, il est déjà tard, et l’après midi en train de finir inciterait à faire demi-tour.
Ensuite, c’est une journée que la pluie et les nuages ont rendue peu engageante : humide et couverte.
De plus, ces nuages parfois sombres, obscurcissent le ciel en partie.
Enfin, un vent du Sud-Ouest qui s’active de plus en plus sérieusement sur les flancs du plateau baisse la température.
Au final, il n’y a personne dans le secteur !
Âpres conditions pour une balade !!
Âpres ! Oui !
Mais pourtant…
 
Dans ces nuages sombres, quelques trouées se font ; et le ciel bleu se manifeste aussi par endroits.
Ce vent, qui souffle ainsi, rend en fait l’air absolument limpide, cristallin.
La pluie a développé sur les plantes et les fleurs les meilleures couleurs vives et pures.
Quant à la solitude de l’endroit, elle n’est pas si inquiétante que cela…
Elle fait même partie de ce que je viens croiser ici…
Solitude… ?!
Non ! Magnifique ambiance, plutôt !
Majestueux décor que celui de ce Vercors d’altitude !!!
Somptueuses conditions dues et un climat un peu sauvage qui trie le fade pour ne garder que le fort !!
 
 
Je trouve là, en ces lieux décalés, en cet instant particulier, les ingrédients que je cherche …
Je trouve là ces conditions qui me font éprouver le sentiment de quelque chose de parfait !!
 
Comment pourrais-je faire comprendre que, pour âpres qu’elles soient, de telles conditions parviennent à multiplier mon enthousiasme, et à faire monter ma joie à des niveaux de plénitude rarement atteints autrement ??
 
Comment ???…
 
Je marche en totale fusion…
 
 
 
 
 
En arrivant à …
 
La crête…
Ce n’est qu’à peu de distance d’elle que je constate le curieux phénomène !
 
Ici, où je me trouve, l’atmosphère est claire.
La-bas, de l’autre côté de cette crête dont j’approche, le panorama est bouché, complètement fermé. Les nuages occupent tout le volume, non pas à la verticale mais à l’horizontale ! Ou plutôt comme s’il y avait une immense dune qui bouche tout le paysage. Le gris est partout présent, dense, opaque !
Je deviens attentif car, bien que ne voyant rien de ce qu’il y a au-delà de la crête, aucun doute que les à-pics de la falaise sont juste derrière.
Dans les derniers mètres, je ralentis par prudence, observe à droite et à gauche la forme que prend cette bordure de rochers. Je suis surpris de voir le réel tranchant de l’angle rocheux ! C’est un véritable angle droit !
De la même façon qu’un quai de port marque la limite entre le solide et le liquide, cette vive arête de calcaire divise l’espace en deux parties ; l’une ici, sur laquelle je marche, où toutes les choses sont stables, sûres, visibles ; et l’autre partie, au-delà de cet angle, dans laquelle tout est mouvant, fuyant, insaisissable, où rien n’existe plus…
Attentif donc, je fais les derniers pas. Le vent, poussant par l’arrière, m’oblige à lui résister en m’arc-boutant.
Pour le dernier mètre, je me mets à genoux, puis à plat ventre, calculant le mouvement de façon à ne laisser que la tête dépasser la limite, pour voir.
D’un regard curieux, je cherche vers le bas quelque repère. L’épaisseur du coton nuageux ne laisse rien deviner ; seulement deux ou trois mètres de longueur tout à peine.
Cela paraît très raide !
Probablement très raide !
Mais, faute de voir, je ne peux retenir qu’une intuition ; et non une certitude.
Déçu, je recule de deux mètres, me redresse, pose le sac à dos au sol pour prendre dedans un pull-over.
Gestes simples et mille fois répétés que de dégager les bretelles, de tirer les sangles du rabat, de desserrer le cordon, et de fouiller à l’intérieur du sac pour en extraire le vêtement. L’air qui refroidit, n’est déjà plus seulement vif. Bientôt il sera froid. Avec le gros pull de laine, ce sera tellement plus confortable…
 
Le temps de faire ces quelques mouvements, de façon automatique, le temps d’une courte minute, jusqu’à sortir les mains et la tête par les ouvertures du chaud vêtement, les nuages s’étaient écartés du rocher !!
Et, tel un paquebot quittant le quai, la masse de coton se dégageait du calcaire.
D’abord la partie Sud de l’arête.
Ensuite devant moi !
Puis franchement tout, et d’un seul coup !!
Tout le nuage s’en va et s’évapore !!
Sans que je n’aie pu m’y attendre, le paysage se découvrit de son masque, et me laissa seul, face au vide…
Face au vide énorme !!
 
 
En quelques secondes, s’était ouvert un vide de presque mille mètres de profond jusqu’à la tourbière du Peuil, droit dessous ; et de plusieurs kilomètres de long jusqu’à Chamrousse et Belledonne, loin devant…
Là, à la place du gris opaque, impénétrable, s’était installé le plus vaste des panoramas qui soit !!!
 
Je suis cloué sur place.
Cloué !!
C’est heureux !
Parce que sinon, la chute serait longue…
 
Je me sens happé par l’arête qui, devant moi, marque maintenant d’une toute autre façon la limite claire entre les deux parties. Autant ici, la première partie est restée inchangée : visible, stable, solide. Autant devant, la deuxième est complètement différente : creuse, disparue, inquiétante, affolante !!!
Recommençant le même mouvement que trois minutes plus tôt, mais cette fois en rampant précautionneusement, je reviens à la position d’observation à plat ventre que j’avais prise au raz du rebord.
Quel choc !!
Là où je n’avais rien vu que du brouillard épais, il n’y a maintenant que cet air le plus transparent qui se puisse !!
Du regard je plonge le long de cette extraordinaire falaise…
Jusqu’à la forêt en dessous, deux cents mètres plus bas, la verticale rocheuse est totale !
Quel vide effrayant !
Une telle vue m’hypnotise…
Pour éviter de glisser dans ce trou, un instinct pousse à essayer de m’enraciner dans le sol, à tâcher de m’incruster dans les fissures du caillou. Comme si… !?
Et, par un mouvement irrationnel, dû à des sensations angoissantes, je rentre la tête dans les épaules, et ne laisse que les yeux au-delà de la limite de la crête…
 
 
 
Où sont donc passées mes acrobaties en parois, accroché par la corde aux pitons ? Où donc s’est envolée cette habitude du vide qui faisait qu’aucune verticale ne pouvait m’impressionner ? Quel est ce déréglage qui me prive aujourd’hui d’une faculté si naturelle auparavant ?
 
Imaginant un grimpeur dans ces derniers mètres de falaise, débouchant d’en bas, et qui, par cette longueur d’escalade, se rapprocherait du sommet, je fouille pour lui le rocher final afin d’y trouver ces prises salvatrices qui vont lui permettre d’exécuter ses derniers mouvements. J’imagine ses deux mains empoignant enfin la crête, et ses jambes qui, en deux pas souples lui feraient franchir d’un bond cet angle si pur, cet angle transformant une verticale en une horizontale…
J’imagine son large sourire.
J’imagine son bonheur rayonnant d’être arrivé en haut.
J’imagine son cri de vainqueur pour avertir son compagnon de cordée, resté lui dans les profondeurs…
J’imagine encore…
J’imagine…
 
Aujourd’hui, dans l’instant, et pour rien au monde, je n’échangerais ma position à plat, à l’horizontale, pour l’autre position, celle à la verticale, celle accrochée dans le vide…
La peur doit ressembler à cela… ?!
 
Je ne suis pourtant pas rassasié de cette vision.
Je suis simplement dépassé par elle…
 
Par un choix de la raison, je recule, et rejoins mon sac à dos, et mon piolet.
 
 
 
Revenu de l’émotion, résistant à l’attrait de cet aimant infernal, je profite du panorama d’ensemble.
Bouché quand je suis arrivé ici, et alors que rien ne le laissait présager, ce panorama s’est d’un seul coup entièrement découvert. Les nuages, chassés par le vent du Sud-Ouest qui avait forci, se sont écartés, tel le rideau d’un théâtre qui débute. Ils m’ont laissé devant ce spectacle époustouflant d’une montagne sauvage et immense.
Le décor est superbe, magnifique !!
Tout se distingue si nettement, si précisément, dans cet air pur, parfait…
Je prends conscience de l’extraordinaire circonstance qui m’a donné de vivre cet instant, et me dit que si, au-delà d’un hasard fabuleux, il existe une puissance qui sache organiser de telles mises en scène, je lui dois alors maintenant d’éprouver un lien, avec cette falaise de la Grande Roche St Michel, plus fort encore qu’il n’était jusque là …
 
 
 
 
Le long de…
 
Observant la falaise depuis ses crêtes, je cherche à en voir ses reliefs. Ces reliefs qui sont cachés lorsque le regard vient du fond de la vallée.
L’expérience récente a prouvé que certains de ses secrets les plus intimement protégés peuvent être les découvertes les plus poignantes. Je longe donc la bordure de l’arête, et, chaque fois que possible, me penche vers le vide, scrute côtés Nord et Sud, me mets à plat ventre le nez et les yeux au dessus de l’à-pic.
Au fur et à mesure de ces observations, je retrouve, dans le bas, les passages connus.
D’abord ceux de la Vire Supérieure, qui se retrouve aujourd’hui au moins 150 mètres en dessous.
Les sentes des chamois sont invisibles d’ici. Par contre, les cônes d’éboulis, créés par les chutes de pierres, sont bien visibles avec leur couleur claire, tranchant dans le sombre de la forêt inférieure.
Plus loin, je crois reconnaître la fin du Balcon à Denis, et en particulier son auvent et sa pente gravillonneuse. Je ne suis pas complètement certain de ces déductions, et il me faut avancer encore un peu pour mieux situer les zones, les altitudes, relatives.
Lorsque j’arrive dans un léger creux, un petit col que forme l’arête à un endroit, tout se clarifie et mes doutes se dissipent : c’est donc bien le Balcon…
 
Ici, côté vide, des terrasses ont remplacé les rochers verticaux. Elles sont très raides, bien sûr, mais assez faciles pour que les chamois y passent. D’ailleurs, leurs traces sont manifestes : de nombreuses crottes rondes se trouvent par terre. Et leurs cheminements se voient également sur les terrasses en dessous. Il est clair qu’il y a leur passage dans ce secteur ; et qu’il ne s’agit évidemment pas de sentiers de randonnée.
En bas de ces terrasses, sur la gauche, doit se trouver l’endroit où Denis à fait demi-tour, faute de temps et de clarté ; cet endroit où je ne suis pas venu faute d’en avoir trouvé le bon accès. C’est donc par ces terrasses en pente que peut se faire la sortie sur la crête, cette sortie que je cherche depuis l’été dernier…
Soixante mètres, peut-être quatre-vingt mètres de parcours à faire pour relier, là en bas ce point extrême atteint, avec ici, l’arête finale...
Mais ce parcours là, c’est bien plus que de la Randonnée du Vertige !
Cela s’appelle plutôt de la Haute Randonnée de Grand Vertige !!
La pluie des jours précédents, celle du matin même, ont rendu la terre trop meuble et trop glissante pour autoriser de descendre dans ces travers. Je n’y vais donc pas, mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque…
 
Un peu plus au Nord, je suis à la verticale au-dessus du point extrême que j’avais atteint le mois dernier. Là, ce ne sont pas dix mètres, comme je l’avais estimé ce jour là, mais vingt mètres qui restent à franchir. Et, qui plus est, vingt mètres d’une escalade difficile et très aérienne…
Courtes distances géographiques, mais mondes de difficultés entre ces points !!
 
Cent mètres plus au Nord encore, du fait d’un large promontoire de la falaise, je peux observer ces fameuses terrasses avec une vision presque d’en face. De ce point de vue se trace aisément, par la théorie et l’imagination, l’itinéraire des chamois dans les plis du terrain…
 
Continuant de progresser toujours vers le Nord, j’arrive à la deuxième zone de « faiblesse » de la falaise. Ici, se trouve un autre réseau de terrasses, plus caillouteuses qu’herbeuses, dans lesquelles pourrait s’imaginer une possibilité de cheminement. Je pensais que cette partie présentait un intérêt, et donc voulais la voir de près.
Comme dans le petit col précédent, le sol est couvert de crottes rondes.
Et au milieu des terrasses, se devinent des marques d’une fréquentation par les chamois.
Voulant en avoir le cœur net, je me mets en quête de preuves. Et, comme ces terrasses s’avèrent aisées à descendre, je m’engage un peu dans la pente. Il ne me suffit que de dix à quinze mètres pour trouver ce que je cherchais : dans la terre meuble, deux belles empreintes de sabot, à deux doigts. Les chamois passent bien, là aussi.
Tout content de mes observations, je me laisse tenter de continuer de descendre encore un peu. Le passage est constitué de marches faciles et sûres…
Dix pas plus bas, je bute contre un sapin.
Plongeant le regard vers les lignes inférieures, je suis ébahi par une extraordinaire vision !!!
 
Cinquante mètres en dessous, je vois une vire magnifique, étroite comme aucune autre, et sur laquelle file un sentier parfait de netteté et de finesse !!
Le tout au beau milieu d’une raide falaise.
Quelle surprise !!!
Je ne m’attendais pas à …… ?!
 
Je n’ai pas le temps de finir ma pensée, que je réalise l’incroyable !!
Cette belle vire que je découvre là, cette exception de finesse et d’exposition au milieu de la falaise, cette magnifique surprise… c’est tout simplement le Balcon à Denis !
Le Balcon vu du dessus !!!
 
Dieu sait pourtant que je savais tout de sa position !
Dieu sait pourtant qu’avec une brève réflexion d’anticipation, j’aurais pu m’attendre à le voir ! Ici !
Toutes !!
J’avais toutes les données pour ne pas être surpris.
Et bien malgré toutes ces informations, j’ai quand même été surpris…
Surpris par la vision de ce Balcon !
Encore !
Surpris par cette beauté de formes…
Toujours !
Surpris par son emplacement, accroché au beau milieu de la falaise verticale…
 
Je me laisse envahir par la joie de le découvrir une deuxième fois…
Et en même temps, je ne peux échapper à la peur de savoir que je suis passé là, en un endroit tant exposé au plein vide…
Je m’assieds.
Je regarde.
Je regarde encore
Et encore…
De longues minutes, je reste là, à observer le Balcon à Denis, à m’imprégner de sa vision et de l’ambiance de ce lieu hors de tout…
Je veux retenir dans ma mémoire cette image irréelle et magnifique.
Il est vrai que je n’utilise pas d’appareil photographique…
 
 
Et puis, lentement…
Lentement je reviens dans le réel.
Je pense à faire demi-tour, vers le haut…
Je pense à remonter sur la crête, vingt mètres au-dessus…
Je pense à rebrousser ces vingt petits mètres qui ont tout amené, qui ont tout déclenché…
Ankylosé, par la station immobile autant que par l’impact reçu, et comme si la machine s’était cassée, mon équilibre est devenu fragile…
De nombreux mouvements courts sont nécessaires pour redémarrer : me lever, pivoter, reprendre la marche. Revenir sur la crête…
Faire à nouveau circuler le sang dans les veines…
Dès les premiers pas, j’éprouve que ce départ ne me coûte pas...
Que je n’ai pas besoin de me retourner pour voir encore, pour regarder une fois de plus...
J’en conclus que, par cette longue station d’observation, immobile, j’ai su rester suffisamment dans ce lieu hors normes, pour que son souvenir se grave en moi, profond.
 
 
 
 
En quittant la…
 
Dans l’air maintenant froid de cette fin de journée, je rejoins les chemins balisés, larges et plats…
Ces chemins, ces balises, sont les signes de la présence civilisée.
 
Après une telle séance de visions d’exceptions, après une telle houle d’espaces abrupts et austères, après une telle intimité avec la solitude somptueuse, je me sens intérieurement réchauffé de retrouver les liens d’avec le monde humain.
 
Un soleil bien à plat sur l’horizon, réchauffe, lui, la surface de mon corps…
La pluie n’est pas venue ; c’est très bien ainsi.
 
Les foulées sont rapides, à la descente…
 
Cette balade, finalement courte, aura été si longue intérieurement, et de si haute qualité…
Le plein de sensations est réussi.
 
Avec la nuit, qui tombe définitivement sur cette journée, tombent aussi les nouvelles gouttes de pluie.
L’intervalle de temps pour se glisser là haut sur les crêtes n’aura été que de quelques heures. Une chance fameuse m’en aura fait profiter à plein.
 
Un froid, inhabituel pour cette fin mai, coule dans le noir.
Le sommeil peut me prendre, maintenant.
 
Lundi matin, un grand ciel bleu est là.
En sortant de la maison, je lève le regard vers le Moucherotte, et vois la neige qui a couvert d’un fin manteau les flancs de la montagne.
La Grande Roche St Michel a tellement fière allure ainsi…
 
 
 
 
 

            Seyssinet, 28 juin 2007

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