Dévoluy, l'Incomparable !! -3- Voyage en terres de Beaufin.

 

VOYAGE   EN   TERRES   DE   BEAUFIN
 
 
Aujourd’hui encore, l’envie de sortie était due à cette discussion, initiée par Pascal Sombardier sur le site Bivouak, dans laquelle il citait les quelques Pas du massif du Dévoluy qui ne sont pas encore connus, dont on ne dispose d’aucune description.
Aujourd’hui en particulier, il s’agit du Pas de l’Arche, à la pointe Nord-Est du massif. Ce Pas est situé dans les environs du sommet du Faraut, antécime Nord du Pic de Pierroux.
Je voulais aller faire une reconnaissance de terrain.
 
N’ayant pas pu trouver de photo de la falaise, j’avais compté sur l’étude de la carte IGN, pour établir des hypothèses de cheminement. C’était donc partir sans savoir quelle était la situation précise, sans savoir quelle était la vraie vérité. J’ai dû attendre d’être au village de Corps, et de me trouver en face à face avec le massif, pour me faire une opinion sur ce qui m’attendait.
L’objectif s’avérait être d’un niveau très relevé !
Oui, bien sûr, des vires, il y en a bien quelques unes. Mais d’abord, elles sont toutes en partie basse de la falaise Ensuite, aucune de ces vires ne laisse penser à un itinéraire possible jusqu’au sommet.
Mais, en cherchant bien, et en comptant sur beaucoup de chance, j’entrevoyais un potentiel de passage, et encore était-ce sûrement très acrobatique !
 
Histoire en voiture :
Pour commencer, il faut quitter le belvédère de Corps, descendre sur la route le long de prairies en pente jusqu’à la rivière, le Drac.
Il faut traverser le Drac.
Il faut remonter sur l’autre versant jusqu’au hameau de Beaufin. Ce sera le point de départ de cette  .
Programme de voiture sans difficulté aucune pensais-je.
 
Les surprises ont commencé quand je suis arrivé au pont qui enjambe le Drac.
D’abord parce que ce pont est très étroit : un sens unique.
Ce qui amène à ralentir sérieusement.
Et, par contre-coup, cela permet de prendre la mesure du décors, autour !
Je venais d’emprunter une route sympathique, le long de champs, accueillants, et au soleil.
Maintenant je me retrouve dans l’ombre, d’abord ; ensuite je fais face à une berge verticale, pour tout dire pas vraiment hospitalière ; et pour terminer, la route s’enfuit à l’opposé de la direction de Beaufin !
Comme accueil, j’ai connu mieux !
 
Bien obligé de me plier aux conditions drastiques du secteur, je prends mon mal en patience, et roule, en attendant le changement de direction qui me ramènera vers Beaufin.
Au bout de quelques distances enfin, le carrefour espéré est là, avec son panneau indicateur qui confirme la bonne orientation. Enfin une velléité d’être plus sympathique !
Mais aussitôt, comme si je devais, ici, ne pas parvenir à la décontraction, un deuxième panneau s’ajoute au premier, et qui signale : « Route étroite ; croisements difficiles sur 1.5 km » ! Et, pour bien faire comprendre le message, si besoin était, la route se rétrécis aussi sec de la plus grande partie de sa largeur ! Les roues, droite et gauche de la voiture, sont presque simultanément ensemble à toucher les feuilles sèches des bas-côtés…
La marge de manœuvre est faible !
 
Cinq minutes auparavant, en longeant le Drac, j’avais bien noté cette route dans la pente au dessus de moi. Elle paraissait si petite, et si perdue dans la raideur du versant ! Maintenant, je m’y trouve dessus, et doit rouler très prudemment. Il est bien réel que les croisements à faire y sont délicats, et je suis bien content de ne pas avoir à en faire.
Lorsque j’arrive au tunnel, parce qu’il y a aussi un tunnel, la première chose que je vois c’est la grosse fissure qui fend la voûte sur sa face extérieure! Les quatre grosses croix métalliques qui doivent servir de renfort à cette voûte, pour éviter que le tout ne s’effondre par terre, n’arrivent pas à me rassurer !
A cause de ces virages serrés qui ne permettent aucune vision de loin et malgré ma faible vitesse, je n’ai pas le temps d’hésiter que je suis déjà entré dans le tunnel… Il n’est pas trop long, et avec quelque soulagement, j’en sors de l’autre côté.
En trois virages, la route m’amène au débouché de la forêt.
Et là, surprise !
Tout change !
 
 
Le hameau de Beaufin :
Magnifique surprise !!
Je découvre, d’un seul coup, un pays plat, accueillant. Les champs sont grands, larges. Ils ont déjà été fauchés. Le chaud soleil du milieu de l’après midi inonde de ses rayons ce havre de paix. Le jaune domine dans ce premier plan.
Au fond de ce décors, se trouvent les maisons du hameau, dominant légèrement les champs. Il y en a une douzaine. Une solide église est placée au centre de cet îlot de vie.
En arrière des maisons, et au dessus, il y a les hautes forêts, dans les tons de vert, clair et foncé. Ces forêts semblent protéger ce coin de paradis…
Je viens d’entrer en terres de Beaufin…
 
Tout au plaisir de découvrir ce lieu, je ne perds pour autant pas de vue mon objectif de . D’ailleurs il serait bien difficile d’y passer à côté.
Tout en haut, très en haut du tableau, vers le ciel, il y a la falaise du Faraut. Elle forme un mur, couronnant l’immense cirque des forêts.
En voyant ce spectacle, et son ampleur, huit cent mètres de dénivelé jusqu’au pied du rocher, je me dis qu’il est à peine raisonnable de penser, que dans deux heures probablement, je me trouverai là-haut, au pied de ces rochers justement. Et qu’il est encore moins sérieux de penser à cheminer dans cette falaise, par des vires, que l’on ne voit d’ailleurs pas d’ici…
Malgré l’appréhension naissante, l’enthousiasme me porte encore…
 
Je traverse le village, et découvre avec plaisir les nombreuses fleurs aux balcons et fenêtres.
A droite, une belle bâtisse, aux crépis tout neufs et aux splendides arcades, affiche son titre : Salle d’Animation Rurale !
Je me faufile entre les maisons, et engage la voiture dans une ruelle vers le haut du hameau, droit dans la pente. Au delà de la dernière maison, cette petite route goudronnée continue.
Un simple panneau de sens interdit demande aux conducteurs de s’arrêter ici. Parce qu’ensuite, cette route est attribuée au seul accès des forestiers !
Comment faire autrement qu’obtempérer ?!
En un tel lieu de douceur et de beauté, comment ne pas respecter des souhaits formulés aussi aimablement ?!
Je gare donc la voiture…
Et ce complément de marche à pied que cela m’amène à accepter, n’est ce pas aussi ce que je viens rechercher ??
 
Je m’équipe.
Réflexe de tout marcheur avant de partir : je regarde l’heure. Il est quatre heure moins le quart.
Je ne peut pas encore le savoir, mais de toute la fin d’après midi, et du soir, je n’aurai plus besoin de re-consulter la montre…
Vous allez comprendre.
 
 
 
Dans la forêt :
Raide !
Cette route ne perd pas son temps en lacets successifs !
Elle va au plus direct !
Cela me convient.
Parti d’un bon pas, je suis tout de même obligé de réduire le rythme, pour ne pas « casser la mécanique ».
La carte IGN dans les mains, sans m’arrêter, je repère au fur et à mesure la progression.
Tout d’un coup, clair et fort, sonne la cloche de l’église de Beaufin. Quatre heures.
D’un rapide coup d’œil sur les courbes de niveau de la carte, j’estime le dénivelé que j’ai pris en ces quinze minutes. Et en déduis le cadence horaire  de montée : plus de cinq cents mètres à l’heure !
Mince ! A ce rythme là, je ne vais pas tenir longtemps.
Pourtant je me sens bien.
 
Ayant maintenant quitté la route forestière, je me trouve sur un excellent sentier.
Tracé en jaune, et surtout récemment re-taillé dans le sol, il est extrêmement facile à suivre, très confortable. Le souci de l’orientation n’existant donc pas, je me laisse aller à profiter de l’ambiance, à profiter de ces sous-bois douillets et silencieux.
Pour le retour de ce soir, aucun doute ! Redescendre ici à la frontale sera sans difficulté. Je pourrai donc rester en haut jusqu’aux toutes dernières lueurs de la journée, et ainsi, explorer une heure de plus dans les falaises ! Cette bonne nouvelle me rempli de bonheur. C’est que, étant parti trop tardivement de Grenoble, chaque quart d’heure complémentaire qui est grignoté, devient une vraie richesse !
A ne pas négliger, donc !
 
Les lacets se succèdent.
Le rythme est toujours bon.
La est belle !
Quatre heures et demi sonne déjà au clocher de Beaufin !
Que le temps passe vite, dans de si bonnes conditions…
 
Alors que le chemin m’emmène vers les hauteurs, je suis saisi par le paysage que je traverse !
Ici, il n’y a que des conifères !!
Que des conifères, et aucune autre essence d’arbre.
Pas non plus de végétation basse.
Seules les aiguilles tapissent le sol.
Les troncs sont très clairs, lisses. Ils sont si longs, et montent tellement haut, que je me plie la nuque en deux pour les suivre des yeux !
Je cherche à voir le bleu du ciel, mais n’y arrive pas. Les branches supérieures empêchent la vue.
A l’horizontale, les troncs sont si serrés les uns contre les autres que le regard ne peut pas non plus traverser dans ce sens là. C’en est presque une palissade !!
Je suis inquiété par ce décors…
Un nom me vient à l’esprit pour décrire ce spectacle surprenant : l’armée des troncs blancs !!
 
Le Pic de Chauvet :
Sur la carte est figuré un ruisseau dans un gros fond de vallon.
Quand j’aurai atteint ce ruisseau, j’aurai à faire un choix.
Soit monter droit dans la pente, par le fond du vallon, pour arriver au plus rapidement à pied d’œuvre. Mais, étant exactement au dessous de la falaise que je viens explorer, je ne pourrai pas la détailler correctement.
Soit continuer le chemin, qui me mènera en direction de la Tête de la Sambut. Bien sûr cela me fera faire un détour. Mais ce détour présente l’avantage de me donner du recul par rapport à la falaise, ce qui sera très utile pour l’observation.
J’opte pour la prise de recul…
Je traverse donc le ruisseau, et admire rapidement la falaise, si proche, juste au dessus.
La forêt enferme à nouveau le sentier au milieu de ses arbres…
 
Aie !
Je pensais que le chemin continuerait à gagner en altitude, jusqu’à la crête. Mais en fait, il reste sur une ligne horizontale. J’ai le sentiment que je vais perdre du temps avec ce détour, et commence à regretter mon choix de parcours fait tout à l’heure. Je ne peux m’empêcher de presser le pas…
Et puis, sortant des arbres, le sentier débouche dans un travers au panorama dégagé.
Je sens tout d’un coup, derrière moi, et tout au dessus, la présence de la falaise et, je le sais, la présence aussi du Pic de Chauvet.
Ce pic de Chauvet, je l’ai rapidement entre aperçu lors de la traversée du ruisseau, il y a trois minutes. Il m’a paru très beau, élancé vers le ciel.
J’intuite que, si je me retourne, je vais le voir, se découpant dans le bleu du ciel...
Mais, pour le voir en plein, d’un coup, et sans être gêné par un éventuel obstacle, par exemple un arbre plus grand que les autres, je me force à avancer encore sur le chemin avant de me retourner. En avançant ainsi, je tente le pari que la vue n’en sera que plus belle quand je ferai demi-tour.
Quinze pas à faire, vingt, sans se retourner, mais en en ayant l’envie parce que l’on sent que la vue sera alors très belle, c’est un vrai supplice !!
Je me force. Encore trois pas…
Je me retourne !
C’est gagné !!!
Il est magnifique !
Vu d’ici, ce Pic de Chauvet est de toute beauté !
S’extrayant de la forêt, de hautes falaises cerclent un plateau, qui apparaît ovale et accueillant.
Instantanément, il me vient un autre nom pour ce si beau sommet : le Mini-T ’Aiguille !!!
L’analogie est trop claire pour passer à côté du parallèle.
Bien sûr, il est plus petit que le vrai.
Bien sûr !
Mais, dans cette perspective où je me trouve, il a la classe de son grand frère…
Bonheur !!!
 
Ce sont des instants comme celui là, ces flashes, qui me font comprendre pourquoi j’aime tant venir si haut…
 
 
 
Le Pré de l’Aup :
Quittant le sentier et coupant dans la pente en direction de la crête, j’entends, plus faible qu’auparavant, les coups de cloche de l’église de Beaufin. Il y en a cinq ! Cinq heures !
J’arrive sur la crête, à l’angle nord du Pré de l’Aup.
Là aussi l’instant est magique !
J’étais dans l’ombre, et je bascule dans un soleil de fin d’après midi.
J’ai beau avoir vécu ce même moment à de nombreuses occasion, chaque nouvelle fois est un plaisir renouvelé…
Ce soleil sur le visage ! Dans les yeux ! Sa douce chaleur…
 
Ici, en plus, et je le savais d’avance, je découvre en un instant tout le panorama du sommet principal de l’Obiou ! Le maître des lieux !
Il est là !
Majestueux !
Magnifique !
 
L’Obiou, dominant, de ses milliers de mètres, tout le débouché de la Souloise…
Cette Souloise, en bas, qui tortille serré, puis se jète dans le lac du Sautet…
Et puis, en bas aussi, ce stupéfiant champ plat de Pellafol, au milieu d’un univers au relief si tourmenté…
Et puis à gauche, cette monstrueuse canine de la paroi des Voûtes…
Que de visions somptueuses à profiter à l’envie !!
 
Je suis tellement ébahi par tant de beautés à voir, à reconnaître, à retrouver, que j’en oublie un peu, ma falaise du Faraut !
 
Elle aussi, et plus près que toutes les autres, est là !!
Et bien là !
A portée de bras…
Une haute bande de calcaire, claire et compacte, marque la limite entre le monde d’ici, et le monde de là-haut…
Je découvre la face Nord-Ouest du Faraut. Elle est sévère. Pour dire plus précisément, elle est infranchissable pour le randonneur. Et peut-être même tout autant pour le grimpeur.
Et je suis venu ici, pour chercher un passage qui traverse, vers le haut, cette barrière ??
 
Je scrute…
Mais ne vois rien.
Pas de passage.
 
Si, peut-être ?!
En bas, à droite, là, cette vire qui démarre avant le pilier, et le contourne… ?!
Peut-être permet-elle de franchir l’obstacle et d’atteindre les alpages médians, et de là, d’aller tout en haut ?
Cette direction n’est pas ma priorité première d’exploration. Je la mets donc en réserve, et y reviendrai plus tard, s’il me reste du temps, après avoir été en face Nord-Est.
 
 
Les vires dans la falaise NE du Faraut :
Casse croûte rapide ; boisson ; casque…
Je repars…
Je monte le long de la crête, et parviens sans encombre au pied des rochers.
Il faut enjamber le fil de fer barbelé, qui empêche les animaux de se fourvoyer sur le mauvais versant.
Je me retrouve dans l’ombre…
Parce que les pentes ici sont déjà raides, je reste contre les falaises pour bénéficier de la zone à peu près plane qui les borde. Je contourne l’éperon qui marque le changement d’orientation des deux faces : NO et NE ; et j’entre dans le cirque supérieur qui est le but voulu de cette reconnaissance.
M’y voilà !
 
Comme chaque fois, le calcaire, avec ses détails multiples et fins, donne le sentiment que toutes les distances sont grandes, que tout est loin.
Et ce n’est pas vrai.
Je suis déjà au pied de cet éperon herbeux que j’avais considéré, depuis Corps, comme le point d’attaque possible. Pas de doute à avoir : c’est bien là qu’il faut monter.
Il n’y a pas beaucoup de traces d’animaux…
Je monte, dans les raides gradins d’herbe.
Il me faut zigzaguer entre les petits murs rocheux, pour trouver le cheminement le plus facile.
Un zig m’amène à droite, très proche du vide qui s’est creusé.
Je prends le temps de m’acclimater à cette ambiance, de m’acclimater à ce vide.
Je plante le piolet par la pointe ; me rassure ; puis continue la montée.
 
Pas de bruit, ici.
Je n’ai pas vu de chamois, pas entendu de marmotte crier.
Pas non plus de caillou qui tombe : c’est très bien ainsi !
 
Un petit ressaut doit se franchir en marchant sur une vire de vingt centimètres de large ; trois mètres de long !
Une ou deux prises de mains ; une ou deux prises de piolet ; il faut me concentrer bien sérieusement.
Les pentes sont vraiment raides. Et je commence à sentir l’effet d’être solitaire…
L’angoisse se manifeste en moi, à nouveau. Je m’arrête encore, regarde le cheminement à venir, le décortique. Pour me tranquilliser un peu plus, je regarde en arrière, les passages que j’ai empruntés. Mentalement je les mémorise, de façon à n’éprouver aucune hésitation lors de la descente.
Parce que oui, cette fois c’est évident, je devrais redescendre par là. Il n’y aura pas de sortie par le haut, c’est bien trop vertical ! Je dois donc me préparer à revenir sur mes pas.
Il faut faire un petit crochet par la gauche, et ensuite remonter ce couloir. La pente se raidit d’un cran encore. Pour chaque pas à faire, je préfére planter le piolet par la pointe. C’est la bonne méthode pour être en sécurité.
Sur le haut du couloir, je dois même progresser en opposition des pieds. Je me sens fébrile, et me questionne quant à la façon de redescendre ces quelques mètres ? En y allant lentement, et en raisonnant, je trouverai la façon. J’en suis persuadé.
Quatre mètres à traverser vers la gauche, et me voilà sur le bord inférieur de la grande vire, au tiers de la paroi.
Cette vire est bien raide, elle aussi !
Elle est toute en herbe, avec très peu de marches planes.
En dix mètres droit vers le haut, j’atteins le pied de la falaise supérieure. Une fois encore, il n’y a que là que je pourrai progresser.
J’ai confirmation qu’aucun chamois ne passe là : aucun sangle n’est visible.
En traversant encore à gauche, sur trente à quarante mètres, et en contournant un net éperon, je découvre la suite des reliefs. La vire continue un peu, mais fini par être cernée de tous côtés par les barres de rochers : dessous, devant, dessus…
La seule hypothèse de continuation, depuis ma position, serait de franchir en escalade une vague cheminée, sur huit mètres, et d’atteindre ces deux gros sapins. Ils sont très caractéristiques, au centre de la face, et se voient de loin. Ils se trouvent sur une deuxième vire qui permet, elle, de continuer vers la gauche dans la face. Et au delà, il se peut que l’on rejoigne l’arête, toujours à gauche. Mais là encore il s’agit d’escalade.
Tout cela est maintenant trop difficile pour moi !
Je ne veux plus avancer !
Je dois m’arrêter !
Il y a l’escalade qu’il faudrait faire, bien sûr, pour laquelle je ne suis pas préparé.
Il y a aussi la tension nerveuse que je ressens, parce qu’à chaque fois que je monte un peu plus, cela signifie aussi un peu plus de descente qu’il me faudra négocier…
Il y a l’heure qui tourne, et la fin d’après midi bientôt.
Bien qu’étant dans l’ombre, le jour est toutefois encore largement suffisant.
Mais la technique me consommera du temps, et la nécessaire concentration aussi.
Il me faut faire demi-tour…
 
Et c’est là que résonne la cloche !!
Faible, maigre.
Je compte : six coups !
Il est six heures de l’après midi.
Le clocher de Beaufin m’a rappelé le monde d’en bas, et j’en ressens une intense vague de chaleur.
Merci, merci !!
 
Avant de descendre, je veux faire un petit cairn.
Pour ne pas faire d’acrobatie, je ne bouge pas les chaussures, me penche seulement, et saisi les quelques huit ou dix pierres accessibles dans cette position, et qui sont assez grosses pour former une construction qui tienne. Je les empile.
Qui donc verra ce cairn, en un tel endroit ???
 
Très lentement, à petits pas, j’entame le retour. Ces premiers mouvements sont toujours les plus délicats. Face à la pente !
A main gauche, j’ai le rocher, et peux régulièrement m’y tenir.
Il y a ici ces fameuses veines de quartz, noyées dans un conglomérat plus tendre. Cela crée de nombreuses prises, solides, larges, et donc très rassurantes.
Concentré, je prends assez aisément confiance.
Chaque pas, chaque geste, chaque équilibre, se doit d’être parfaitement exécuté.
L’intensité de mes ressentis, les capacités de mes perceptions, sont décuplées…
Tout ce que je fais, tout ce que j’éprouve, je le mémorise. Aucun instant de ce que je vis maintenant ne sera oublié, perdu…
 
Les quarante mètres de traversée horizontale sont faits.
Il faut maintenant aller droit vers le bas, sur cette pente si raide, et très herbeuse !
Trop herbeuse ? Trop raide ?
A peine la question s’est elle formée dans mon esprit, que je remarque l’arbuste, devant moi !
J’ai la solution !
Un petit rappel, tout simplement ! Posé sur cet arbuste !
Le tronc fait au moins six centimètres de diamètre, c’est très suffisant.
Je teste sa résistance à l’arrachement. C’est parfait !
Ok !!
Je n’ai plus qu’à sortir ma corde du sac, et à m’équiper. Ici la place est assez large pour faire les manœuvres nécessaires à mettre le baudrier.
En les faisant, je réalise mon manque d’anticipation, et je me le reproche aussitôt !
J’aurais évidemment dû faire cet équipement en bas, avant de commencer la montée !! Cela aurait été tellement plus prudent, bien sûr ! Qu’en aurait il été si j’avais été obligé de m’équiper dans un lieu moins confortable que sur cette vire ?
Je me fais de gros reproches, et en tire en tous cas une leçon pour l’avenir.
 
Ce n’est pas un rappel difficile.
C’est surtout pour être en tranquillité, grâce à la corde, et descendre ces dix mètres de pente herbeuse jusqu’en haut du couloir. Peut-être pourrais-je recommencer la même manœuvre pour le couloir lui même ? Ce serait parfait.
Dès que j’entame la descente, je retrouve toute ma sérénité. Sécurisé par cette corde, mon esprit à perdu ses angoisses, et c’est en totale maîtrise de mes gestes et équilibres que j’effectue ce passage.
Quelle différence entre « avec la corde », et « sans la corde » !!
Bien campé sur une forme de terrasse, je récupère le rappel, le love, et passe les anneaux sur mon épaule.
Je me sens tellement bien, que je n’ai plus d’hésitation pour faire le petit passage en opposition, dans ce couloir. Très calmement, avec réflexion, j’enchaîne les mouvements à la descente. Il y a toutes les prises utiles. Je me retrouve en bas du couloir sans plus de complication.
Restent les divers zigzags à faire, mais là encore tout va très bien.
Je me surprends même à aller trop vite !!
Stop !!
Il ne faut pas aller trop vite !
Pas ici !
Ce n’est pas encore le lieu !
Et, avec la lenteur retrouvée, de mise sur ces vires, je reprends ma descente, pas par pas, en sécurité maximale…
 
Le plus dur, est de ne jamais faire d’erreur, jamais !
Surtout quand la difficulté à baissé d’un cran…
 
Voilà !
J’en ai terminé !
C’est le pierrier, au bas des vires…
Tout est bon.
 
 
Aperçu dans la face E du Faraut :
Ayant fait l’exploration que je voulais faire dans cette face NE, je veux maintenant aller voir la face Est, et vérifier s’il y a ou non d’autres vires qui y permettraient un cheminement.
Il me faut pour cela longer le pied de la falaise, vers le Sud, jusqu’au petit col qui sépare le Pic de Chauvet de la montagne.
De nombreux trous au pied de la roche, petits et grands, laissent penser que des animaux trouvent là leur refuge. Mais, de ces animaux, je n’en vois aucun…
Un cône d’éboulis, plus gros que les autres, me fait examiner le couloir qui le surplombe.
C’est un dièdre, un joli dièdre d’escalade même.
Le flanc droit est surplombant. Mais le flanc gauche est accueillant, d’un caillou compact, lisse, franc. Il est fendu de deux longues fissures parallèles, qui laissent imaginer une progression d’escalade juste assez facile, et probablement très élégante…
L’envie me prend de vouloir m’amuser à grimper un peu…
En regardant le cône d’éboulis, accumulé là, au pied de ce dièdre, je réalise soudain ce qu’il en est.
Ce dièdre joue le rôle d’un toboggan pour toutes les pierres tombant du haut ! Il les récupère, les canalise par ses flancs et notamment par le flanc gauche, puis les crache sur le cône !!
En accentuant mon regard sur ledit flanc gauche, je décèle même ces traces blanchâtres qui restent après les impacts des projectiles !!!
Et je suis là, sur le cône d’arrivée, pile poil dans la trajectoire centrale !!!
Mais bouge, bonhomme !!!
Je m’écarte aussitôt, et un frisson s’insinue dans mon dos, à l’idée qu’une pierre aurait pu me frapper...
 
Le petit col est tout proche.
Il relie, en une cinquantaine de mètres, le Pic de Chauvet, sommet bien individualisé, à la falaise principale. La ligne de crête de ce collet est douce : un ample arrondi, du même creux que celui d’une corde fixée entre deux points. Il sépare le versant du hameau de Beaufin du versant sous la longue face Est.
 
Ma progression le long de la paroi étant bloquée par de raides ressauts de la fameuse face Est, je décide, de la même façon que plus tôt dans l’après midi, de prendre du recul par rapport à cette face, et de traverser le col en suivant la ligne de partage des eaux.
Je découvre alors une situation tout à fait surprenante.
Sous mes pas, vont se succéder cinq sols et végétations différents, passant de l’un à l’autre en quelques mètres seulement !
Au pied de la paroi, d’abord, il y a la terre, dure et noire, des marnes fréquentes dans le massif. Cela dure quelques pas, dix mètres tout au plus.
Puis, je marche sur de fins éclats de pierre, de quelques centimètre de long et de quelques millimètres d’épais, comme si la roche avait éclaté en mille morceaux. Il y en a l’équivalent d’un très gros bac à sable.
Ensuite, j’enjambe de petites lames de rocher, hautes de dix centimètres, qui me font penser à des arêtes dorsales de poissons.
A ce moment là commence la végétation, à savoir des arbustes ras du sol, mais aux feuilles bien épaisses, que l’on sent grasses. Ce tapis épais m’oblige à lever les genoux, et à m’équilibrer avec le piolet. Une demi-douzaine de pins, plus larges que haut, et aux branches solides, rehaussent la végétation du lieu.
Pour finir, je foule une herbe verte, fine comme des cheveux blonds. On pourrait croire qu’elle n’a jamais été broutée. Le vent du col la secoue nerveusement.
Je me trouve alors de l’autre côté du col, adossé au petit ressaut qui monte au Pic de Chauvet. Chacune de ces zones n’a duré que quelques enjambées. Elles ont toutes été très différentes l’une de l’autre, et n’ai pourtant parcouru que cinquante mètres depuis le pied  de la paroi !!!
Quel grand voyage, en raccourci !
 
Le vent fouette sur ce col. J’enfile un vêtement.
Et je regarde la face Est.
Elle est terrible !
Haute, très longue, très raide, et aucune vire qui puisse laisser un espoir de cheminer !!!
Je ne trouverai pas, là dedans, le moindre Pas…
Il n’y a rien à faire.
Et de plus, le caillou est un calcaire qui n’a pas de solidité. Il est fracturé, friable. Ce qui n’est pas roche, est vire abominablement pentue…
Aucun espoir de monter là dedans ! Et même pour de l’escalade.
Enfin, je veux dire : pas pour moi.
Je suis déçu. Evidemment.
Pourtant, ce décor repoussant, lugubre dans cet éclairage de fin de journée, retient mon regard. Je n’arrive pas à l’en détourner. Je scrute.
Je cherche à comprendre les plis du terrain.
Je repère facilement ce sommet dont Pascal nous a parlé, la Croix de Queyrière, qui se dresse face à toute cette barrière Est du Dévoluy.
Il y a là la brèche de Faraut.
Toujours les mêmes noms qui reviennent !
Il y a aussi le Pas de l’Ours, juste à côté.
Il y a,   il y a,   il y a….
Il y a trop !!!
Trop pour ce soir !
La lumière décline, et la température fraîchi. Je dois penser à quitter ces lieux.
Mais je veux revenir, c’est sûr…
 
Retour, le long de la falaise NE.
A ma gauche, la paroi.
Je visualise bien mon cheminement de tout à l’heure, sur les vires, là-haut, dans la face…
A ma droite, un large ravin, prolongé par l’immense entonnoir des forêts aboutissant au hameau de Beaufin…
Je continue à traverser vers le Pré de l’Aup. Il y a cette autre vire, repérée en face NO. Je veux aller la voir avant que le jour ne soit complètement parti.
 
C’est là, dans cette traversée, que j’entends le clocher…
Il tinte sept fois, bien sûr !
En haut de ce cirque de forêts, dominant le hameau, comme si j’étais au dernier gradin d’un immense amphi-théâtre romain, les sons me parviennent aux oreilles, précis…
Finalement, je suis bien, à n’en plus douter, sur les Terres de Beaufin !!!
Et j’y suis bien.
J’y suis très bien…
 
Dernière tentative :
Quand je repasse par dessus le fil de fer barbelé, le soleil vient juste de se cacher derrière le sommet principal de l’Obiou !!!
Il sera donc dit que ce seigneur des lieux règle toutes choses en son massif ! Y compris la lumière !
Seules restent quelques flammèches oranges sur les sommets de la falaise.
 
Je descends vers l’endroit où j’ai repéré le départ de cette vire. Ici le Pré de l’Aup est relativement pentu, mais les nombreux passages des animaux en pâture ont creusé de multiples chemins, horizontaux. Ces chemins constituent des marches, et cela facilite la descente.
En atteignant l’endroit visé, ma déconvenue est forte.
En effet, la vire que je pensais accessible, ne l’est pas. Elle se trouve trente mètres trop haut. Et la zone pour y accéder est une face impossible à franchir. Mi-herbe, mi-terre, verticale et parfois plus. Elle est, pour compliquer définitivement le problème, arrosée par de nombreux filets d’eau !!
Rien à faire !
 
Des trois côtés où j’ai essayé de trouver une solution, aucun ne m’a permis d’y parvenir…
Ni la facette NE !
Ni la face E !
Ni le versant NO !
Bon…
Il faudra aller découvrir ce Pas dans un autre secteur.
Pourquoi pas dans la partie haute du Faraut, là où j’ai vu ces nombreuses prairies en étages. Il s’agit peut-être d’un passage entre deux de ces prairies, dans l’idée où elles servaient d’antan de pâturage d’été ???
 
Retour :
Je dois rentrer, maintenant. Le jour tire à sa fin, et la clarté a nettement décru.
Par une longue traversée horizontale vers le Nord, en empruntant l’un de ces sentier de bêtes en partie basse du Pré de l’Aup, je reviens au point où je suis arrivé dans le Pré, il y a bientôt trois heures.
Je retrouve le lieu avec plaisir.
Et me sens comme chez moi. J’enlève le casque, bois quelques gorgées d’eau, mets des biscuits dans mes poches pour manger pendant la descente.
Je regarde, une dernière fois pour aujourd’hui, ces magnifiques falaises de Faraut.
Le soleil a définitivement quitté les lieux.
 
Une dernière traversée à flanc me permet de rejoindre le sentier de montée, celui aux balises jaunes. C’est le début du retour. La nostalgie me prend.
Côté amont, je repère une petite tour de calcaire. Elle est charmante avec sa pointe ronde. Gardant mon regard sur elle pendant que j’avance, je constate que cette tour est posée sur une arche, et que cette arche est décollée de la pente. Il y a juste la place pour traverser dessous !!
Ce petit monument, même pas dix mètres de haut et cinq mètres de large, est splendide et mériterait une photo…
Quand vous passerez là, l’endroit est facile à repérer : une borne carrée, en pierre, de trente centimètres de haut, est plantée sur le bord du chemin, côté aval. Elle est gravée du chiffre « 7 ».
 
Plus loin, un rapide arrêt pour admirer encore le Mini-T ’Aiguille !!!
Ce sont vraiment les toutes dernières lueurs…
Le ravin du ruisseau à franchir, et je me retrouve dans les arbres de la sombre forêt. Réalisant que, à rester sans lumière, je pourrais me tordre la cheville sur une mauvaise racine, je m’arrête, et m’équipe de la frontale.
A peine suis je reparti, que Beaufin et son clocher, bien audible depuis ici, m’avertissent qu’il est maintenant huit heures.
 
Je n’aurai donc pas loupé une seule cloche de l’après midi !
 
Ces lieux par lesquels je suis passé depuis le départ ont été d’une telle variété !!
Enchanteur dans cette forêt des premiers lacets ; flamboyant sur la crête du Pré de l’Aup ; austère le long des vires de la facette NE ;   extra-terrestre au collet du Pic de Chauvet…
Ces lieux ont créé dans mon esprit l’image d’un circuit fabuleux, l’impression d’un  voyage tellement lointain ! D’un voyage dans un autre monde…
Et en même temps, il y a ce tintement de cloche qui, lui, me fait sentir que je n’ai pourtant pas quitté le giron du hameau, que je suis bien toujours resté sur les Terres de Beaufin. Comme si, enfant de l’école primaire, je n’étais pas allé plus loin que le fond de la cour de récréation…
Oui.
Je ne sais plus comment mesurer les distances…
 
 
 
Je me sens bien.
Comme la sensation d’être accueilli…
J’éprouve le sentiment d’être adopté par ce hameau de Beaufin…
Je me sens d’ici…
 
 
                        Seyssinet, 30 septembre 2006

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